Phuket de notre envoyé spécial
La Birmanie cache-t-elle l'ampleur des dégâts
provoqués par le tsunami du 26 décembre ?
Dix jours après le désastre, personne n'est
encore en mesure de donner une estimation convaincante du
nombre de victimes et de la nature des destructions dans
ce pays fermé et très pauvre.
Officiellement, la junte militaire à Rangoun s'en
tient à son bilan initial de 53 morts, d'une vingtaine
de disparus et d'environ 800 sans-abri. Mardi 4 janvier,
un porte-parole du Programme alimentaire mondial (PAM) à
Genève estimait toutefois que plusieurs centaines
de pêcheurs avaient "probablement" trouvé
la mort, et que 30 000 personnes avaient besoin de nourriture,
d'eau, d'abri et de médicaments. L'organisation devrait
effectuer, mercredi, une visite dans le sud du pays.
En visite officielle à Phuket (Thaïlande),
mardi, Colin Powell déclarait de son côté
que l'examen des photos par satellite suggérait que
"la Birmanie n'a pas été frappée
aussi fortement que les autres nations de la région".
Puis le secrétaire d'Etat américain a nuancé
: "Les informations que nous avons restent approximatives
et limitées." Le 28 décembre, les agences
onusiennes avaient avancé, elles, le chiffre de 90
morts.
SIGNES DE DÉTENTE
Les organisations de dissidents, comme le gouvernement
national de coalition de l'Union de Birmanie, basée
aux Etats-Unis, ou Democratic Voice of Burma,un journal
en ligne tenu par des exilés en Norvège, parlent
de 200 à 600 morts, voire plus. Ils accusent la junte
de masquer la vérité et de bloquer l'accès
aux zones touchées. Des témoignages anonymes
recueillis par ces organisations parlent de destructions
sur les îles Coco, où existent des installations
militaires d'écoute, et où sont également
présents des militaires Chinois.
Pourtant, la junte de Rangoun a donné quelques signes
de détente, depuis l'éviction du général
Kim Nyunt par le général Than Shwe en novembre.
Lundi 3 janvier, à l'occasion de la Fête de
l'indépendance, la junte a libéré 5
500 prisonniers, dont plusieurs journalistes et dissidents.
Un journaliste birman interviewé par Democratic Voice
of Burma se félicitait que, pour la première
fois, la junte avait invité des "journaux et
magazines privés" à la conférence
de presse donnée deux jours après le tsunami.
Une visite effectuée en Birmanie le 2 janvier (Le
Monde du 4 janvier), dans la division de l'Irrawaddy, à
la frontière de la Thaïlande, n'a pas révélé
de nervosité particulière, ni de présence
militaire ou policière visible sur les routes autour
de la ville.
Sur place et dans deux villages de pêcheurs avoisinants,
les témoignages sur le nombre de morts sont souvent
contradictoires. Les locaux auraient-ils reçu des
consignes de silence ? Il semble plus probable que ces populations
très pauvres, vivant plus ou moins en autarcie, soient
le cadet des soucis du régime.
De même, Rangoun se montre peu préoccupé
par le sort de ses ressortissants victimes de la tragédie
en Thaïlande. Quelque 5 000 Birmans - une population
difficile à dénombrer car souvent composée
de clandestins - travaillaient dans les provinces sinistrées
de Phuket et Phang-Nga, essentiellement dans la pêche,
la construction et pour le tourisme.
Plusieurs centaines auraient trouvé la mort, notamment
dans le gros village de pêcheurs de Baan Nam Khem,
au sud de Takuapa, où 3 000 des 5 000 villageois
ont disparu.
Une partie des rescapés de la région souhaiteraient
rentrer en Birmanie. Le gouvernement thaïlandais, aidé
par l'ONG World Vision, s'est occupé de transférer
près de 700 personnes dans un centre de transit,
ouvert le 30 décembre dans la ville de Ranong, à
la frontière. Les trois premiers jours, environ 250
Birmans - des femmes, des enfants et des blessés
- ont pu retourner dans leur pays. Mais, depuis mardi, les
autorités birmanes refusent d'accepter les suivants
et près de 500 Birmans sont bloqués à
la frontière.
"Ces émigrés birmans ont visiblement
été choqués par ce qui est arrivé
et, comme souvent après les catastrophes, ils veulent
rentrer chez eux, observe
Elsa Laurin, une représentante de l'Unicef jointe
mercredi à Ranong. Même si certains n'ont pas
de papiers d'identité, le gouvernement thaï
a choisi de les traiter tous comme des victimes et de les
aider."
Brice Pedroletti
Source : Le Monde, 6 janvier 2005