Le limogeage de Khin Nuynt : aussi une affaire de gros sous

AFP, 22 octobre 2004

BANGKOK, 22 oct - Le limogeage du Premier ministre birman Khin Nyunt a mis en évidence les âpres luttes non seulement d'ordre politique mais aussi économique au sein de la junte, dans lesquelles la corruption joue un rôle essentiel.

Khin Nyunt était aussi, depuis 20 ans, le chef des puissants renseignements militaires qui contrôlent une partie de l'économie et du trafic de drogue en Birmanie - deuxième producteur d'opium au monde - et se heurtait aux intérêts de l'armée.

Selon les analystes, les généraux birmans se partagent le gâteau, mais alors que celui-ci diminuait en raison des sanctions occidentales, du marasme économique et de la frilosité des investisseurs étrangers, les luttes entre l'armée et les renseignements militaires se sont exacerbées.

"Ces gens (des renseignements) se sont comportés comme la mafia", dit une source informée à l'AFP, ajoutant qu'il se sont servis de leur immense pouvoir pour engranger des revenus sur lesquels aucun compte ne sera jamais rendu.

La corruption des renseignements est très répandue dans les zones frontalières, notamment avec la Chine, régions de tous les trafics juteux.

Le trafic de drogue des minorités ethniques, qui ont signé des accords de cessez-le-feu avec les renseignements militaires dans les années 90, a prospéré à un point tel que la Thaïlande a envisagé en début d'année d'édifier un mur tout le long de la frontière.

Les mêmes accords de cessez-le-feu ont donné aux renseignements un accès notamment au trafic de pierres précieuses et de bois des grandes forêts de teck.

"Les renseignements ont négocié les accords avec les minorités ethniques et après beaucoup d'argent a coulé de ces régions vers des banques (de Rangoun) actives dans le blanchiment d'argent", déclare à l'AFP le président de la Commission sénatoriale des Affaires étrangères de Thaïlande, Kraisak Choonhavan.

"C'est un fait établi que tous les généraux sont incroyablement corrompus et se sont battus pour conserver leur fortune".

Mais récemment, l'armée a apparemment jugé que les renseignements militaires, qui commençaient à empiéter sur certains de ses territoires réservés, étaient devenus trop avides.

Des soldats de l'armée régulière ont lancé le mois dernier un raid contre un poste de la frontière avec la Chine, Muse, à environ 800 km au nord de Rangoun, où ils auraient arrêté des dizaines d'officiers proches de Khin Nyunt.

Des quantités importantes de lingots d'or, d'objets de valeurs, de jade et des espèces ont été saisies, selon des sources concordantes.

La guerre économique avait ouvertement commencé avant la mise à l'écart de Khin Nyunt, avec la fermeture brutale ces dernières semaines de diverses compagnies des renseignements militaires, dans le secteur des mines et du tourisme.

La Birmanie a été classée 5e pays au monde le plus corrompu dans une liste mondiale publiée mercredi à Berlin par le groupe d'observation Transparency International.

La corruption est omniprésente et simplement perçue comme un impôt non officiel et une manière acceptée de faire des affaires.

"La junte gère l'économie et se remplit les poches avec tous les contrats. Une grande partie revient à l'armée ou à un ministère", explique l'ancien ambassadeur d'Australie en Birmanie, Trevor Wilson, interrogé à Canberra.

Debbie Stothard, du groupe pro-démocratique Altsean basé à Bangkok, souligne que presque toutes les entreprises sont gérées par l'Etat, des généraux hauts placés, ou des membres de leur famille ou des associés.

Le fils de Khin Nyunt possédait la compagnie Internet Bagan Cybertech. Elle a fait l'objet d'un raid après l'arrestation du Premier ministre et ses comptes sont actuellement épluchés.

"Les gens dans la rue trouvent amusant qu'il ait été arrêté pour corruption alors que tout le régime est fondé sur la corruption", dit-elle. Une corruption qui agit comme un ciment.

"S'il n'y avait pas de corruption dans le pays, le régime s'effondrerait brutalement", dit-elle.


   
 
     
   
 
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