L'annonce de la mise à pied du Lieutenant-Général
Khin Nyunt, premier ministre birman, sur ordre du Président
Than Shwe, et de son assignation à résidence,
a dû avoir l'effet d'un tremblement de terre dans
nombre de chancelleries qui avaient depuis longtemps misé
sur sa capacité à mener des réformes
politiques en Birmanie. Nul doute qu'aujourd'hui, les partisans
de "l'engagement constructif" sont sur le tapis,
et même les illusions de la feuille de route vers
la démocratisation, tout comme l'espoir suscité
par le Bangkok Process jusqu'à la tenue du Sommet
de l'ASEM (conditionnée par l'Union européenne
à la libération d'Aung San Suu Kyi), qui faisait
entrer officiellement l'Union du Myanmar (le pays des généraux)
dans le concert des nations...
La confusion régnait mardi 19 octobre à Rangoun
et ailleurs, sur les motifs de cet énième
épisode de la guerre des clans entre les "modérés"
favorables au dialogue avec Madame Aung San Suu Kyi et l'aile
dure ne souhaitant aucune concession. Tout d'abord, c'est
par la voix du Porte parole du gouvernement thaïlandais,
Jakrapob Penkair, que la rumeur a circulé suite à
un message de l'ambassadeur thaïlandais en Birmanie,
signalant que le Premier ministre birman, Khin Nyunt, était
accusé de corruption et assigné à résidence.
Un proche du Premier ministre thaïlandais confiait
que ses services avaient été avertis "d'un
mouvement inhabituel des forces armées" aux
alentours de 20 heures, lundi soir, forçant Thaksin
Shinawatra à repousser le rendez-vous avec Khin Nyunt,
le lendemain matin à Myawady (ville frontalière
située en Birmanie), pour le lancement d'une nouvelle
zone de coopération économique dans le Tak...
Tout en affirmant que les accords conclus sous la période
Khin Nyunt ne seraient pas remis en cause par cette situation
nouvelle.
La menace plane cependant, car depuis plus de dix ans,
les investisseurs thaïlandais soutiennent la faction
Khin Nyunt, dans l'espoir qu'il conduise le pays sur la
voie de la réconciliation nationale.
En dépit de l'agitation, les points de passage à
la frontière birmano-thaïlandaise à Myawaddy
et Mae Sai restaient ouverts aux touristes.
Cependant, lors d'une rencontre du comité frontalier
de coordination de Tachilek-Mai Sai, les officiels birmans
demandaient à leurs homologues thaïlandais de
cesser les expéditions de biens de toute nature,
à l'exception du fuel, jusqu'à nouvel ordre.
Enfin, le président de la Commission des affaires
étrangères du Sénat thaïlandais,
Kraisak Choonhavan, commentait cette annonce en faisant
savoir que le remaniement effectué le mois dernier
(18 septembre) était déjà une indication
claire de cette évolution. Il a ajouté qu'un
prêt de 4 milliards de Baht de la banque Exim pour
l'assistance économique venait d'être accordé
par le gouvernement thaïlandais, tout en ignorant si
l'argent avait déjà été crédité,
et si la junte militaire honorerait ses engagements. Monsieur
Kraisak demandait au Premier ministre Thaïlandais de
" suspendre tous les programmes d'aide à la
Birmanie, tant que les autorités birmanes n'ont pas
dissipé le trouble causé par cette situation".
Il aura fallu attendre la fin de journée du mardi
19 octobre, pour que l'ordre de la démission signée
par le Général Than Shwe soit publiquement
annoncé, y compris à la télévision
birmane, indiquant officiellement une "permission de
retraite motivée par des raisons de santé".
Dans le même temps, le Président du SPDC nommait
son remplaçant au poste de Premier ministre, le Lieutenant-Général
Soe Win, devenu secrétaire n°1 du SPDC lors de
la promotion de Khin Nyunt en août dernier. Le nouveau
Premier ministre est surtout connu pour son dévouement
et sa loyauté envers le Président Than Shwe,
et sa nomination ne fait que renforcer la ligne dure du
régime militaire. Rappelons que le nouveau Premier
ministre était l'organisateur de l'attaque du convoi
et de la tentative d'assassinat, le
30 mai 2003, de Madame Aung San Suu Kyi, et qu'il est devenu
secrétaire n°1 du SPDC à la faveur du
dernier remaniement. Enfin, un nouveau secrétaire
n°1 était nommé, en la personne du Lieutenant
Général Thein Sein, ex-secrétaire n°2
(poste en vacance).
Agé de 65 ans, Khin Nyunt était généralement
présenté comme le "modéré",
face à la clique de dinosaures partisans de la fermeté,
surtout à l'égard du Parti de la Ligue Nationale
pour la Démocratie. Selon un analyste birman basé
à la frontière, "Khin Nyunt était
en conflit ouvert avec le Général Maung Aye.
Environ 200 hommes de sa faction en charge de la sécurité
et du commerce frontalier sur la frontière ont été
arrêtés à Muse, le long de la frontière
sino-birmane, sur des présomptions de corruption.
Ils seraient maintenant détenus dans une prison de
Mandalay, dans l'attente de leur interrogatoire. Parmi eux,
deux officiers détiendraient des comptes illégaux
en Chine.
C'est en tentant de leur rendre visite lundi 18 octobre,
aux alentours de midi, que l'ordre a été donné
par le Général Maung Aye, de procéder
au placement en détention du Lieutenant Général
Khin Nyunt, et de ses conseillers". Les prémisses
de ce raidissement se sont faites sentir, dès la
fermeture d'une agence de voyage située dans l'aéroport
international de Rangoun. En effet, cette agence était
connue pour être entièrement contrôlée
par des proches de Khin Nyunt.
Lundi 18 octobre, aux environs de 22 heures, une unité
militaire prenait d'assaut les bureaux du Service de Renseignement
Militaire (en anglais MIS) et coupait tous les contacts
avec les bureaux du MIS en province.
C'est sous la pression exercée par le Général
Maung Aye avec le soutien du Général Than
Shwe, que le lieutenant-Général Khin Nyunt
aurait été forcé d'abandonner sa fonction
de chef du MIS et de Premier Ministre.
Selon des témoins oculaires, des soldats gardaient
la résidence de Khin Nyunt et étaient postés
également au domicile de son fils et d'autres membres
de la famille.
Depuis le changement d'appellation le 18 novembre 1997,
c'est le 16ème remaniement qui est opéré.
Farid GHEHIOUECHE, le 20 octobre 2004
Sources : Bangkok Post, Nation, Irrawaddy.