Birmanie, la dictature dure

Libération, le 28 octobre 2004

On l'a un peu vite oublié après l'effondrement de l'empire soviétique, mais toutes les dictatures ne se réclament pas du marxisme. Ainsi en va-t-il de l'une des plus anciennes de la planète, la Birmanie, rebaptisée Myanmar par la clique de généraux trafiquants en tout genre qui règne depuis quarante-deux ans sur cette ancienne possession britannique, indépendante depuis 1948. Tout va de mal en pis pour les cinquante millions de Birmans (dont un tiers appartient à des minorités ethniques) depuis le coup d'Etat perpétré par le général Ne Win en 1962. Celui-ci, certes, dut s'effacer en août 1988, à la suite d'un impressionnant soulèvement populaire inspiré (déjà !) par Aung San Suu Kyi, future lauréate du prix Nobel de la paix, mais une nouvelle génération de généraux birmans prirent vite leur revanche en noyant l'insurrection dans le sang (au moins trois mille morts).

Depuis, les chefs militaires gèrent le pays à leur seul profit, se partageant le pactole du commerce de l'opium, des bois précieux, des rubis, de l'or, du jade principalement avec la Chine, la Thaïlande et l'Inde à laquelle, jadis, au XIXe siècle, les Britanniques avaient annexé la Birmanie. Tout leur est bon pour faire prospérer leurs affaires : le travail forcé, y compris celui des enfants, la répression de tout mouvement contestataire qu'il soit politique ou ethnique (d'où la mise en résidence surveillée de Suu Kyi), l'abandon de l'enseignement, et le refus de mettre en place une politique sanitaire digne de ce nom malgré les ravages du sida.

Sous pression internationale et sans doute persuadée d'en avoir fini avec les tenants de la démocratie, la junte au pouvoir (autoproclamée Conseil d'Etat pour le rétablissement de la loi et de l'ordre puis Conseil pour la paix et le développement) accepte d'organiser en mai 1990 des élections législatives. Catastrophe pour les généraux qui, assurés de leur toute-puissance, n'ont même pas pensé à truquer la consultation : la Ligue nationale pour la démocratie de Aung SanSuu Kyi, toujours en résidence surveillée, remporte 392 des 485 sièges en jeu. Les élections, bien sûr, sont annulées et Suu Kyi reste emprisonnée dans sa résidence. Elle le restera jusqu'en 2002 avant d'y être renvoyée, un an plus tard, à la suite d'affrontements provoqués par des hommes de main du régime à l'occasion d'une de ses tournées dans le pays pour réimplanter son parti, la Ligue nationale pour la démocratie. Elle y est toujours.

La longévité de la dictature birmane s'explique avant tout par le soutien discret mais bien réel que lui accorde la Chine. C'est Pékin qui équipe l'armée et c'est avec Pékin que les généraux corrompus effectuent une bonne partie de leur commerce. Les autres pays de la région, méfiants devant toute tentative de pression occidentale et partisans résolus de la non-ingérence, s'accommodent sans difficulté de ce régime. C'est ainsi qu'ils ont admis la Birmanie en 1997 au sein de l'Association des pays de l'Asie du Sud-Est (Asean). D'où l'imbroglio qui a eu lieu au début du mois d'octobre à Hanoï où se tenait une rencontre Union européenne-Asie : après avoir menacé de boycotter le sommet si la junte birmane y participait, l'UE a fait marche arrière après avoir obtenu que le numéro 1 des généraux de Rangoon, Than Shwe, ne vienne pas à Hanoï et n'y délègue que son ministre des Affaires étrangères.

Mais pour éviter d'être vus en compagnie de ce dernier, les chefs de gouvernement des Vingt-Cinq refusèrent de se rendre dans la capitale vietnamienne, à l'exception de Jacques Chirac et de Gerhard Schröder. Deux exceptions qui s'expliquent par la volonté de la France et de l'Allemagne de ne pas rompre tout lien commercial avec la dictature, sous couvert de "relativisme culturel", c'est-à-dire de l'impossibilité supposée d'imposer des pratiques démocratiques de l'extérieur.

Pour ce qui est de la France, on peut penser en tout cas que les intérêts de Total, installé en Birmanie, ont prévalu sur toutes les autres considérations. On en a eu une preuve supplémentaire lorsque Paris a plaidé, après la réunion de Hanoï, en faveur d'un moindre durcissement des sanctions contre Rangoon pour ne pas, a dit Jacques Chirac, "frapper les plus pauvres". Or les sanctions de l'Union européenne évitent justement cela, puisqu'elles portent sur des refus de visas pour les membres de la junte et des officiers supérieurs, l'opposition à des prêts à la Birmanie par des organisations internationales et l'interdiction d'investir dans des entreprises d'Etat birmanes.

Dans les faits, cette querelle sur les sanctions reste très théorique. Et le restera tant que la Chine servira de poumon aux dictateurs birmans. Cela risque de durer longtemps à voir comment Pékin s'est résigné à la destitution pour cause de corruption aggravée, la semaine dernière, de son "poulain" au sein de la junte, le n° 3, qui faisait fonction de Premier ministre, le général Khin Nyunt. Ancien chef des services de renseignements, Khin Nyunt faisait office de passerelle, à moins que ce ne fût de vitrine, entre la junte et le monde extérieur : à sa prise de fonction, il avait annoncé une "feuille de route vers la démocratie" et l'ouverture d'un dialogue avec l'opposition. Cela n'avait conduit à rien mais servait aux pays asiatiques à justifier leur inertie face à la dictature. Ils n'ont plus ce prétexte aujourd'hui et envisagent avec inquiétude le prochain sommet de l'Asean qui doit se tenir en 2006 à Rangoon.

Jacques AMALRIC

Source : http://www.liberation.fr/page.php?Article=249437


   
 
     
   
 
Info Birmanie - 9 passage Dagorno - 75 020 Paris - 01 44 93 93 57 info-birmanie@globenet.org