Les durs de la junte écartent le Premier ministre

Libération, 19/10/2004

Officiellement des "présomptions de corruption" pèsent sur Khin Nyunt
Officieusement, sa destitution est un nouvel épisode de la lutte au sommet de l'Etat

Le Premier ministre birman, numéro 3 de la junte au pouvoir à Rangoun, a été démis mardi de ses fonctions et assigné à résidence. La révocation du général Khin Nyunt, un des plus hauts responsables du régime militaire, "pour des présomptions de corruption" a été annoncée à Bangkok par un porte-parole du gouvernement thaïlandais voisin. Les autorités birmanes sont restées muettes sur l'arrestation de Khin Nyunt, qui passe pour favorable au dialogue avec l'opposante et prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi.

Les relations entre le Premier ministre, qui était aussi le chef des renseignements militaires, et le chef suprême de la junte, le généralissime Than Shwe, s'étaient détériorées depuis plusieurs mois et les rumeurs de limogeage circulaient. Le mois dernier, un remaniement ministériel avait promu les tenants de la ligne dure au sein de la junte. Au moins trois officiers supérieurs des renseignements avaient été mis aux arrêts. Plusieurs entreprises liées aux services de renseignement ont été fermées ces derniers jours, selon le correspondant de la BBC dans la région. Mardi, des habitants de la capitale birmane racontaient que des camions chargés de soldats circulaient en ville et que les bâtiments des renseignements militaires étaient vides.

D'après des sources diplomatiques, la chute du général Khin Nyunt s'explique par les luttes de pouvoir et de territoires entre les services de renseignements et l'armée. "Je ne pense pas qu'ils se querellent à propos de Aung San Suu Kyi et de la démocratie, il s'agit plus probablement d'un conflit sur les zones qu'ils peuvent contrôler en termes de business et de forces armées", explique Aung Saw, le rédacteur en chef du magazine "Irrawaddy", basé en Thaïlande.

Le limogeage du Premier ministre est interprété par les spécialistes comme une victoire du camp des durs du régime. Nommé en 2003, le général Khin Nyunt était le promoteur d'une "feuille de route" en sept points vers la démocratisation. Un document resté lettre morte: en mai dernier, la Convention nationale, censée lancer le processus de réforme politique, s'est tenue sans aucun opposant et Aung San Suu Kyi, la dirigeante du principal parti d'opposition, était une fois de plus arrêtée et emprisonnée. Depuis septembre, malgré les pressions internationales, elle est en résidence surveillée dans sa maison de Rangoun. L'opposante risque de faire les frais du départ forcé d'un des rares généraux favorable au dialogue.

Régulièrement montrée du doigt, la dictature birmane persiste à refuser toute ébauche de démocratisation, le généralissime Than Shwe n'ayant aucune volonté de partager le pouvoir. Khin Nyunt était le plus "visible" des généraux birmans, le plus présentable aussi à l'étranger des hiérarques de ce pays complètement isolé, gouverné par les militaires depuis un coup d'Etat en 1962. Selon un analyste joint à Rangoun par l'AFP, sa révocation va avoir des répercussions importantes. "C'était quelqu'un de reconnu pour avoir une certaine expérience internationale. Ça montre qu'ils sont dans une impasse s'ils en arrivent à des situations comme celles-ci qui mettent en péril l'unité de l'armée, c'est une première", estime cet expert.

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