"Il n'y a pas de recours, pas de lois...". Pour
imposer leur politique de birmanisation, les généraux
de Rangoon laissent leurs soldats violer, torturer en toute
impunité les habitantes des zones d'insurrection.
Ce camp de jungle adossé à la frontière
thaïlandaise n'existe pas. Il ne figure sur aucune
liste des bénéficiaires de l'aide humanitaire.
Les dizaines de familles en guenilles terreuses qui y survivent
non plus.. Ce sont des IDP, des "personnes déplacées
de force dans leur propre pays". Des membres des minorités
ethniques déportées par leur armée,
le Tatmadaw, qui exécute, viole, pille au nom d'une
politique de suprématie raciale planifiée
par la junte de Rangoon dans cette zone traditionnelle d'insurrection.
Cette "birmanisation" forcée d'un pays
composé aux deux tiers de minorités ressemble
fort à un génocide à petit feu. Dans
les Etats Shan et Karen, des centaines de milliers de personnes,
chassées de leurs villages pour couper tout contact
avec les rebelles, croupissent dans des camps de concentration
militaires. Les familles du camp de Mekloki sont des rescapées.
C'est ici
que l'on rencontre Naow Paow, une jeune activiste au visage
diaphane de la Ligue des Femmes de Birmanie un réseau
clandestin fort de plusieurs milliers de militantes, qui
a révélé la première la nouvelle
arme de guerre utilisée par Rangoon: le viol, encore
appelé "thway hnaw sa nit" (mélange
du sang pour la domination ethno-birmane). Dans sa "version
douce", les femmes qui acceptent de se marier aux soldats
sont dispensées de travail forcé.
Naow Paow a marché trois jours pour venir au rendez-vous.
Elle a dû traverser des rivières en crue et
dormir dans la jungle en évitant les patrouilles
birmanes. Car elle vient de boucler une enquête dans
un village tenu par les forces gouvernementales. Une nuit
de septembre, des militaires ont débarqué
dans un temple bouddhiste situé non loin de leur
campement.
Ils ont envahi en hurlant le dortoir des jeunes religieuses,
ont déshabilléet tripoté six gamines
âgées de 8 à 12ans qu'ils auraient violées
s'il n'avaient pas été chassés par
des centaines de villageois. "Elles sont maintenant
sous protection des rebelles, dit Naow Paow, mais on les
désigne par des pseudonymes, pour la sécurité
des familles, on ne divulgue que les noms des mortes."
En dépit de la "nature systématique
et structurée de la violence sexuelle",les coupables,
qui obéissent visiblement à une stratégie
du commandement, ne sont jamais inquiétés.
Et Rangoon balaie régulièrement ces accusations
qualifiées d'"allégations mensongères
inventées par les insurgés".
Pourtant, les énormes cartons d'archives méticuleusement
compilées sont bien là, dans le bureau de
l'organisation féminine, coincé au fond d'une
impasse, dans une bourgade de la frontière. Ils contiennent
des centaines de dossiers complets et accablants, des cas
détaillés d'esclavage sexuel "par rotations
de vingt-quatre heures", de "viols collectifs,
avec tortures, ou encore suivis d'exécution, mais
aussi de viols de femmes enceintes, de mineures et même
d'une fillette de 5ans" 40% des victimes ont
fait l'objet de viols en série, et 30% d'entre elles
ont été assassinées après les
faits.
On ne rencontre les dirigeantes du réseau qu'après
plusieurs rendez-vous avec des intermédiaires. Le
dernier d'entre eux est une messagère de 7ans qui
fait irruption à la tombée de la nuit, assise
à l'arrière d'une moto-taxi. "Une militante
a été kidnappée en plein jour par les
gens du MI25 [les renseignements militaires birmans basés
de l'autre côté de la frontière], on
ne l'a jamais revue", explique une jeune femme en ouvrant
la porte. "Tous ces crimes recensés ne représentent
malheureusement que la partie visible de l'iceberg, confie
Hseng Noung, une activiste de la
première heure. Avec le viol, on entre dans le domaine
d'un tabou culturel et social très ancré en
Asie, surtout dans un pays tenu par une dictature militaire.
Il n'y a pas de recours, pas de lois. La plupart des femmes
préfèrent se taire".
Déserteur d'un bataillon d'infanterie basé
au front, dans l'Etat Karen, Soe Htay, lui, ne fait pas
grand mystère des méthodes de ses anciens
camarades:
"Deux sous-officiers et un soldat ont repéré
une gamine qui ramassait du bois à la sortie d'un
village. Ils l'ont suivie et l'ont violée derrière
un talus. Les sous-officiers l'ont fait à tour de
rôle pendant que le troisième la touchait."
Tout en jurant qu'il n'a jamais participé à
de telles violences, il explique que c'est monnaie courante.
"On sait bien, dit-il, qu'on ne risque rien, même
si l'on est surpris."
Cyril Payen
Nouvel Observateur, 23 octobre 2004