19 octobre 2004. Le chef du gouvernement birman, également
numéro trois de la junte, le général
Khin Nyunt, a été démis de ses fonctions
lundi soir et assigné à résidence pour
corruption. Personnage incontournable du régime de
Rangoon, il passait malgré sa longue carrière
au sein du renseignement militaire -il avait violemment
aidé à réprimer les manifestations
en faveur de la démocratie de 1988- pour le dirigeant
le plus favorable au dialogue avec l'opposition. Il a notamment
rencontré à plusieurs reprises ces derniers
mois sa chef de file, la prix Nobel de la paix Aung San
Suu Kyi. Son éviction signe incontestablement une
main mise sur le pouvoir de l'aile radicale de la junte
même si son départ forcé ne semble apparemment
pas obéir à des contingences politiques.
Les premières rumeurs sur l'arrestation du général
Khin Nyunt ont commencé à circuler dès
lundi soir. Son absence remarquée à une visite
d'inspection à Mandalay, dans le nord du pays, que
la télévision birmane a diffusée sur
son antenne a en effet largement été commentée
et depuis les allégations les plus folles sur sa
fuite, voire son incarcération se sont propagées
comme une traînée de poudre. Signe qu'un événement
inhabituel était survenu, la Birmanie -aujourd'hui
l'un des pays les isolés au monde- a immédiatement
fermé ses frontières et les lignes téléphoniques
ont rapidement été perturbées. Mais
l'annonce du limogeage du général Khin Nyunt
a été faite depuis Bangkok par les autorités
thaïlandaises qui continuent à entretenir, comme
d'ailleurs plusieurs pays de la région, des relations
politiques et surtout économiques avec le régime
de Rangoon. "Le gouvernement thaïlandais a obtenu
par des canaux diplomatiques des informations selon lesquelles
le général Khin Nyunt a été
relevé de ses fonctions de Premier ministre et assigné
à résidence", a ainsi déclaré
à la presse le porte-parole du gouvernement. Selon
Jakrapob Penkair, "la personne ayant signé cet
ordre a également affirmé que Khin Nyunt est
impliqué dans une affaire de corruption et ne convient
plus pour ce poste".
Après être restée plusieurs heures
muette sur le sort du Premier ministre, la junte au pouvoir
a finalement rompu le silence en fin de journée pour
annoncer le départ de ce dernier et rectifier l'annonce
faite par les autorités de Bangkok. La télévision
et la radio nationales ont en effet révélé
que le général avait été autorisé
à quitter son poste uniquement pour des raisons de
santé et qu'il était désormais remplacé
par le général Soe Win, actuel secrétaire
du Conseil d'Etat pour la paix et le développement.
Le nouveau chef du gouvernement passe pour être un
proche du numéro un de la junte, le très conservateur
généralissime Than Shwe qui a lui-même
signé le décret de sa nomination. La précédente
révolution de palais au sein de la junte remonte
à 1992, lorsque Than Shwe avait réussi à
obtenir le départ du général Saw Maung
avec justement l'appui de Khin Nyunt, le Premier ministre
déchu. L'éviction de ce dernier ne devrait
toutefois pas entraîner de tensions au sein de l'armée.
Selon plusieurs analystes l'ancien chef du gouvernement
n'a pas beaucoup de pouvoir dans la mesure où il
n'appartient pas à l'infanterie puisqu'il a fait
la majeure partie de sa carrière dans les services
de renseignement.
Sanction politique ?
Le limogeage du général Khyn Nyunt signe
sans ambiguïté une reprise en main du pouvoir
par la faction la plus conservatrice et la plus isolationniste
de la junte. Cette purge au sein du régime avait
déjà commencé il y a un mois exactement
avec l'éviction du ministre des Affaires étrangères
et de son numéro deux mis d'office à la retraite.
Les deux hommes, eux aussi favorables à un dialogue
politique en Birmanie, avaient en effet été
abruptement remplacés sans explication par deux militaires
inexpérimentés proches du généralissime
et cela à quelques jours du sommet de Hanoï
qui devait consacrer l'entrée du pays dans l'ASEM,
le sommet Europe-Asie. Ce remaniement qui avait également
concerné les ministères de l'Agriculture et
du Transport avait été considéré
à l'époque comme un nouvel effort de militarisation
du gouvernement en Birmanie et surtout de consolidation
du pouvoir de Than Shwe, résolument hostile à
tout dialogue avec l'opposition.
Un bras de fer opposait d'ailleurs depuis plus d'un an
le numéro un de la junte au Premier ministre déchu.
Dès son accession à la tête du gouvernement
en 2003, le général Khyn Nyunt avait en effet
rendu publique une "feuille de route" en sept
points en vue d'une démocratisation du régime
à un moment où le pouvoir de Rangoon subissait
les foudres de la communauté internationale pour
avoir une nouvelle fois incarcéré la chef
de file de l'opposition, Aung San Suu Kyi. Cette feuille
de route prévoyait notamment la rédaction
d'une Constitution -idée remise récemment
à l'ordre du jour par Khyn Nyunt- et l'organisation
d'élections "justes et libres" sans qu'aucun
calendrier ne soit toutefois fixé et sans que le
nom de la prix Nobel de la paix ne soit à aucun moment
évoqué. Mais cette volonté d'ouverture,
certes toute relative, affichée par le Premier ministre
limogé ne s'est cependant jamais concrétisé
dans les faits, le généralissime Than Shwe
par qui passent toutes les décisions importantes
n'étant décidément pas prêt à
céder la moindre parcelle de son pouvoir.
Considéré à tort ou à raison
comme le plus modéré des militaires -il était
en tous cas le moins réticent à l'idée
d'une évolution du pays- le général
Khyn Nyunt n'en a pas moins un passé très
sombre. Il avait notamment participé à la
féroce répression qui avait frappé
l'opposition birmane en 1988. Quelque 3 000 personnes avaient
été tuées lors de manifestations en
faveur de la démocratie.
Mounia Daoudi
Source : http://www.rfi.fr/actufr/articles/058/article_31194.asp