|
Le 18
septembre marquait la date anniversaire de la reprise du pouvoir
en 1988 par les militaires après quelques mois de manifestations
pro-démocratie qui avaient conduit au retrait du dictateur,
le General Ne Win, en place depuis 1962 (en annonçant
la fin du parti unique et l'organisation d'élections
libres).
Depuis seize ans, le
pouvoir militaire autrefois appelé Conseil d'Etat pour
la Restauration de l'Ordre et de la Loi a mué en Conseil
d'Etat pour la Paix et Développement en novembre 1997,
lors d'un remaniement qualifié de " cosmétique
" par les observateurs internationaux et qui voyait la
promotion au Ministère des Affaires étrangères
de Win Aung.
En août 2003, le
SPDC annonçait par la voix de Khin Nyunt nouveau Premier
ministre (auparavant secrétaire N°1 et toujours
chef des services du Renseignement militaire), une feuille
de route en sept points pour la réconciliation nationale.
La première étape consistait en l'organisation
d'une Convention Nationale, interrompue en 1996, chargée
de rédiger une constitution. Les membres de cette Convention
Nationale étant triés sur le volet, la NLD n'ayant
pas été invitée a dû renoncer à
participer à ce simulacre entraînant de nombreuses
critiques de la communauté internationale.Début
juillet, la Convention Nationale a été ajournée
sans même qu'une date soit indiquée pour la reprise
des discussions.
Dans le même temps,
la pression internationale s'est accentuée avec en
point de mire l'organisation du Sommet intergouvernemental
de l'ASEM : Tout l'été, la Birmanie est demeurée
la pomme de discorde entre l'UE et les Nations d'Asie du Sud-Est
sur les modalités de la participation de la Birmanie,
car l'Union Européenne refusait la présence
du pouvoir militaire birman et de légitimer son (in)action
lors de ce sommet. Un accord a finalement été
trouvé pour une représentation d'échelon
inférieur, en la personne du Ministre des Affaires
étrangères Win Aung.
Alors que la ligne dure du SPDC a l'égard de l'opposition
incarnée par Madame Aung San Suu Kyi a échoué
dans sa tentative d'assassinat de la Prix Nobel de la Paix,
le 30 mai 2003 (attaque de son convoi d'automobiles au Nord
Est de la Birmanie à Depayin), elle vient de se renforcer
samedi dernier, à l'occasion d'un nouveau remaniement
brutal.
Ce samedi, un remaniement
majeur vient de s'opérer sous la baguette de Than Shwe,
signalant dans un geste fort à la communauté
internationale que les militaires partisans de la ligne dure
étendait son contrôle du pays. C'est en remplaçant
un ministre expérimenté aux Affaires étrangères,
Win Aung et son secrétaire d'état Khin Maung
Win par deux officiers de grade inférieur et totalement
inconnus et inexpérimentés en diplomatie.
Dernièrement,
les tensions au sein du triumvirat des généraux
au pouvoir ont dûes sérieusement s'accroître,
car aucun consensus n'existe pour remédier à
l'impasse dans laquelle se trouve le régime. Le SPDC
voudrait en finir avec les critiques internationales et les
pressions pour l'introduction de réforme politiques.
Maintenant, les récents
mouvements indiquent que les partisans de la ligne dure, incarnée
par le générallisime Than Shwe président
du SPDC, resserrent les rangs en éliminant les "
pragmatiques " dans l'ombre du Lieutenant-Général
Khin Nyunt, son premier ministre.
L'ancien ministre des Affaires étrangères, Win
Aung était connu pour être un proche confident
de Khin Nyunt. Son remplacant, le Major Général
Nyan Win (jusquà présent en charge d'un camp
d'entraînement militaire) est connu pour être
un fidèle lieutenant de la garde à Than Shwe,
" plutôt éveillé " selon des
analystes basés à Rangoun.
Face aux pressions internationales, dont les sanctions économiques
européennes et étatsuniennes, et les incessantes
demandes par la communauté internationale d'une libération
immédiate et inconditionnelle de Madame Aung San Suu
Kyi, les généraux auront choisis comme à
l'accoutumé l'auto-isolation. Un homme d'affaires à
Rangoun affirme que " Than Shwe referme petit à
petit les volets ouverts sur le monde, pour s'éviter
de gérer des problèmes, il préfère
voir son pays retrouver l'isolement ".
Ce changement ministériel est très opportun
à quelques semaines de sommets internationaux, où
la Birmanie va devoir justifier les violations des droits
de l'Homme et faire le point sur les avancées en matière
de réforme politique. Sur l'agenda de Win Aung était
inscrit des déplacements cruciaux à New York
pour la 59ème Assemblée Générale
des Nations Unies, à Hanoi pour le prochain sommet
ASEM et à Vientiane pour le prochain sommet intergouvernementale
de l'ASEAN (qui comprends 10 membres : Brunei, Birmanie, Cambodge,
Indonesie, Laos, Malaysie, Philippines, Singapoure, Thaïlande
et Vietnam). En juillet 1997, la Birmanie avait rejoint cette
association en dépit des critiques intra et extra communautaires,
sous prétexte que cette adhésion serait un gage
de " l'engagement constructif " à l'égard
d'un régime pariah.
" Changer un ministre des Affaires étrangères
à ce moment crucial est une insulte à la communauté
internationale et c'est une demonstration s'il en fallait
du mépris des généraux à l'égard
de l'opinion publique internationale " déclarait
un agent des Nations Unies en poste à Rangoun. "
Cette année la résolution des Nations Unies
sur la Birmanie risquait d'être renforcée "
confiait un membre des Nations Unies en poste à New
York. " L'entêtement du Général Than
Shwe, en refusant de lever l'assignation à résidence
de Madame Aung San Suu Kyi, va encore décupler les
pressions de la communauté internationale". Indépendamment
de sa participation à l'Assemblée Générale,
l'ex-ministre des Affaires étrangères U Win
Aung avait prévu une rencontre informelle avec le secrétaire
général des Nations Unies et l'envoyé
spécial de Kofi Annan, Monsieur Razali Ismaïl.
" Personne ne sait
si le nouveau ministre participera aux réunions à
New York ", confiait un agent des Nations Unies basé
à Rangoun, " mais il semble qu'il fera le déplacement,
accompagné de Tin Winn ", lui-même passé
de la fonction de Ministre du Travail au poste de Ministre
du Travail au cabinet du Premier ministre.
La semaine dernière,
le secrétaire général des Nation Unies
Kofi Annan présentait un rapport très critique
sur le processus de réconciliation nationale. Il y
condamnait les échecs répétés
du régime militaire à engager un véritable
dialogue avec Aung San Suu Kyi et les partis politiques en
les invitant à participer aux travaux de la Convention
Nationale, en charge de la rédaction d'une constitution.
C'est en 1989, quelques
mois avant les élections nationales organisées
le 27 mai 1990, que la junte militaire avait assigné
à résidence pour la première fois Madame
Aung San Suu Kyi, dont le parti la Ligue Nationale pour la
Démocratie remportait une large majorité. Elle
avait été brièvement libérée
en juillet 1995 mais la junte militaire restreignait sa liberté
de mouvement et lui interdisait de sortir de la capitale Rangoun.
Elle est à nouveau assignée à résidence,
depuis l'attaque de son convoi le 30 mai 2003 par des nervis
à la solde des militaires qui avaient pour objectif
de la tuer et entraînant la fermeture des bureaux de
la LND.
Depuis la fin de l'année
dernière, le Ministre des affaires étrangères
Win Aung avait annoncé à plusieurs reprises
à l'envoyé spécial, Razali Ismail et
à ses homologues asiatiques que Madame Aung San Suu
Kyi serait libérée à temps pour participer
aux travaux de la Convention national. " Aung San Suu
Kyi sera totalement libre, de rencontrer les membres de son
parti et de mener des activités politiques normales
" avait déclaré Win Aung au début
de l'année, lors d'une interview exclusive donnée
à l'InterPress Service sur l'Ile de Phuket. Il ajoutait
que " la Ligue Nationale pour la Démocratie serait
autorisée à rouvrir leurs bureaux avant que
la Convention nationale soit mise sur pied ".
En dépit des assurances du Ministre des Affaires étrangères
- relayant ainsi la position du Général Khin
Nyunt- le Président du SPDC Than Shwe a exclu d'autoriser
la participation des partis politiques et de Madame Aung San
Suu Kyi.
Ce changement ministériel
soulève d'énormes inquiétudes pour le
travail de médiation de l'envoyé spécial
des Nations Unies, Razali Ismaïl, qui attends depuis
plus de sept mois une autorisation pour se rendre à
Rangoun, dont les demandes répétées de
visa sont restées sans réponse.
Selon un diplomate asiatique
" l'ambassadeur Razali Ismaïl a suscité la
colère du Général en chef lors de son
dernier passage, en profitant de sa visite pour demander à
ce que le Premier ministre ait toutes les attributions pour
conduire des réformes politiques, et en signalant qu'il
y avait des failles entre les généraux au pouvoir
".
Les " pragmatiques
", au premier rang desquels se situe le Premier ministre
Khin Nyunt, souhaitent que le processus de reconciliation
s'engage avec Madame Aung San Suu Kyi et avec l'appui de la
communauté internationale. Mais ils ont été
mis sur la touche petit à petit au cours des derniers
mois, certains craignant même pour leurs vies.
Pourtant ce poste sensible
à la tête du Ministère des Affaires étrangères
a toujours été occupé par un homme sous
le contrôle du service des renseignements. Son remplacement
par un militaire du rang, est une indication limpide que le
Général Than Shwe et les partisans de la ligne
dure entendent réduire à néant les marges
de manoeuvres du Général Khin Nyunt.
" Malheureusement
le futur de la Birmanie sont maintenant dans les mains d'un
seul homme " confiait de manière anonyme un diplomate
occidental basé à Rangoun " mais ce ne
sont pas celles du Premier ministre ". Au début
de cette année, Khin Nyunt Premier ministre et toujours
chef des services du Renseignement aurait conseillé
à ses principaux officiers d'être prudents car
il n'avait plus les moyens de les protéger. Une atmosphère
de paranoïa qui s'étendait par la découverte
d'écoutes téléphoniques. " Mon Premier
ministre est en danger " aurait déclaré
Win Aung à Razali Ismaïl et à ses homologues
des Affaires étrangères lors d'une réunion
à Djakarta en juin dernier.
En marge du changement
de Ministre des Affaires étrangères, le remaniement
était effectif dès l'annonce samedi soir par
les canaux d'information du gouvernement. Les ordres signés
par le Lieutenant-Général Soe Win, secrétaire
N°1 du SPDC, sont officiellement présentés
comme " une permission de retraite ". Numérotés
de 6 à 13, les ordres confirment le remplacement de
deux ministres dans un jeu de chaise musicale. Le Colonel
Zaw Min a été choisi pour être le nouveau
Ministre des coopératives. Il remplacera à ce
poste le Major-Général Htay Oo, alors que ce
dernier succédera au Ministère de l'Agriculture
et de l'Irrigation, le Major Général Nyunt Tin.
Enfin, le Brigadier Général Tin Naing Thein
sera en charge du Ministère du Commerce alors que son
prédécesseur le Brigadier Général
Pyi Sone occupera le poste laissé vacant au cabinet
du Premier ministre par le Major Général Thein
Swe, nommé Ministre des Transports en remplacement
de Hla Myint Swe.
Enfin, le Ministre du Travail Tin Win, seul civil concerné
par les remaniements opérés pour la seizième
fois depuis 1988, subit un transfert au cabinet du Premier
ministre en charge du Ministère du Travail.
Interrogé par
l'AFP, le porte-parole de la LND, U Lwin déclarait
" il y a de quoi être en colère, alors que
nous cherchions une nouvelle porte de sortie... à la
situation qui perdure. Il n'y a eu quasiment aucun changement
depuis un an. Je ne vois pas les raisons pour lesquelles ils
ont fait ça. Il [Than Shwe] souhaite encourager ses
fidèles serviteurs et nous savons qu'ils sont ignorants
en matière de diplomatie internationale. Nous attendons
de voir si cela aura un effet sur la détention d'Aung
San Suu Kyi ".
L'Union Européenne
maintient la pression sur le régime birman, en exigeant
la libération avant le 8 octobre, d'Aung San Suu Kyi
pour l'ouverture du Sommet ASEM, à Hanoi, tout en menaçant
de renforcer ses sanctions économiques à l'égard
de la junte.
Farid Ghehioueche le
30 septembre 2004
Sources : Inter Press Service, The Nation,
AFP, Straits Times, Irrawaddy, VOA, Bangkok Post

|