Les Nouvelles de Birmanie n°3 - Septembre/Octobre 2005
La lettre d'information electronique d'Info Birmanie



Sommaire

  • Edito
  • Aung San Suu Kyi : déjà 10 ans de détention
  • La Birmanie à l'agenda du Conseil de sécurité ?
  • La sous-secrétaire italienne des Affaires étrangères pour une intervention du Conseil de sécurité
  • L’Asean affirme plus que jamais son attachement au principe d’engagement constructif
  • Birmanie et le nucléaire : civil ou militaire ?
  • La junte menace de quitter l’OIT
  • Convention nationale : une reprise en fin d’année est à l’ordre du jour
  • « Le rapporteur spécial de l'ONU dénonce les graves violations des droits de l'homme » - Article
  • Une stratégie européenne pour la Birmanie/Myanmar ? Par Harn Yawnghwe
  • Retour aux casernes en 2005 ?
Edito

Nous l'annoncions dans notre dernier numéro : les prix Nobel de la paix Vaclav Havel et Desmond Tutu ont présenté un rapport demandant au Conseil de sécurité des Nations unies de considérer le régime militaire birman comme une menace pesant sur la paix internationale. Aussi souhaitent-ils que le Conseil de sécurité prenne en compte la situation en Birmanie. "Préserver la paix, la stabilité et la sécurité dans cette région et dans le monde - aussi bien que permettre la réconciliation nationale - ne requiert rien de moins." Rassemblant les preuves accumulées par diverses agences de l'ONU et comparant la Birmanie avec des pays tels que le Libéria ou Haïti, le rapport, rédigé bénévolement par un cabinet d'avocats basé à Washington, conclut que le besoin de recourir à une intervention de l'ONU existe. Il importe dès lors de savoir ce que seront les réactions des différents membres du Conseil de sécurité, et notamment de la France.

Il serait trop facile d'arguer du fait que la Chine, peut-être ou sans doute, opposera son veto pour ne pas soutenir cette initiative. De la tourner en dérision, sur le mode : "Nous ne nous sommes pas engagés et, voyez, nous avions raison, car en fin de compte cela n'a pas marché". Si telle était la position française, il nous faudrait dénoncer un genre de prophétie auto-réalisatrice : une assertion qui induit des comportements de nature à la valider, selon une définition de la psychologie sociale. Et redire, avec découragement, ce que Aung San Suu Kyi elle-même déclarait il y a quelques années : "Vu de Rangoon, Paris ne défend pas la démocratie."

Info Birmanie souhaite au contraire que la France pèse de tout son poids en faveur d'une action du Conseil de sécurité en Birmanie. Aussi notre association publiera-t-elle prochainement en français le rapport initié par Vaclav Havel et Desmond Tutu.

Cette lettre d'information couvre la période du 20 septembre au 31 octobre.
Elle a été préparée par l'équipe d'Info Birmanie, avec la collaboration de David André.

Aung San Suu Kyi : déjà 10 ans de détention

Source : DVB

La Ligue Nationale pour la Démocratie a marqué le 24 octobre dernier les 10 ans de détention de sa leader par diverses manifestations et démonstrations de soutien à travers le pays et dans le monde (Europe, Canada, Londres, USA). Une prière bouddhiste a ainsi été organisée à la ville de Chauk au centre de la Birmanie. La libération du prix Nobel de la paix 1991 a été une nouvelle fois demandée. Ainsi le ministre des Affaires étrangères canadien, M. Pierre Pettigrew, a fait une déclaration pour dénoncer les dix années de détention d’Aung San Suu Kyi .

Extraits :

« Le Canada presse la Birmanie de libérer immédiatement et sans condition Aung San Suu Kyi et les membres de son parti. Les autorités birmanes doivent aussi renoncer à légitimer et à pérenniser le régime militaire et reconnaître les résultats des élections nationales de 1990 ainsi qu' amorcer des réformes démocratiques réelles. Depuis trop longtemps, la population birmane languit sous le régime autoritaire et subit des violations de ses droits. »

« De concert avec les Canadiens et les Canadiennes intéressés et avec ses partenaires internationaux, le Canada va continuer à chercher tous les moyens appropriés pour soutenir la démocratie et les droits de la personne en Birmanie, afin de contribuer à une transition pacifique garantissant la liberté du peuple birman. »

La Birmanie à l'agenda du Conseil de sécurité ?

Sources : AFP, ANSA, Associated Press, Kyodo News, Human Rights Watch, NLD, Reuters, VOA News

L'initiative de Vaclav Havel et Desmond Tutu de porter la question birmane à l'attention du Conseil de sécurité des Nations unies a reçu les soutiens de la Ligue Nationale pour la Démocratie, parti d'Aung San Suu Kyi, de la KNU (Karen National Union - Union Nationale Karen) et de la SDU (Shan Democratic Union - Union Démocratique Shan).

A l'extérieur du pays, l'initiative est soutenue par les Etats-unis. Ceux-ci ont entrepris des démarches auprès de plusieurs capitales clés, tentant de convaincre les autres gouvernements d'inscrire la Birmanie à l'ordre du jour du Conseil de sécurité. Une initiative confrontée, comme l'a indiqué un responsable américain, à "la forte opposition de quelques membres". En juin dernier, les Etats-unis avaient déjà essayé de soulever la question. Ils avaient essuyé une rebuffade lorsque la Russie avait fait remarquer que la question ne relevait pas du mandat du Conseil d'assurer la paix et la sécurité internationales. Selon des diplomates, la Chine et l'Algérie s'étaient également opposées à l'initiative. Cette fois encore, la partie n'est pas gagnée : la Chine et la Russie ont fait savoir en privé qu'elles s'opposeraient à ce que l'on mette la Birmanie à l'agenda du Conseil. La première en raison de ses importants liens politiques, militaires et économiques avec le régime birman, la seconde en raison de ses liens avec la Birmanie comme, probablement, de ses démêlés en Tchétchénie. Le Japon et les Philippines pourraient également s'avérer réticents.

L'AIPMC (Comité Interparlementaire de l'ASEAN sur la Birmanie) a soutenu l'appel de Havel et Tutu pour une action du Conseil de sécurité. Pour l'AIPMC, la politique d'engagement constructif menée par l'ASEAN auprès de Rangoon a échoué à produire des résultats. Son président, Zaid Ibrahim, pressait l'Europe et les Etats-unis de s'engager auprès de la Chine pour trouver une solution, "à la manière de ce qu'ils ont pu entreprendre avec la Corée du Nord" sur la question nucléaire. Le sénateur thaïlandais Jon Ungphakorn, également membre de l'AIPMC, a quant à lui indiqué qu'il aimerait voir de grandes puissances comme le Japon, la Chine, l'Inde et la Russie ne pas seulement regarder leurs intérêts à court terme en Birmanie, mais prendre également en compte la stabilité à long terme de la région. Ces gouvernements, ajoutait-il, devraient travailler avec l'UE, l'ASEAN et les Etats-unis pour essayer de parvenir à un consensus sur la question birmane.

"Des démocraties comme les Philippines devraient être honteuses si elles essaient de bloquer les discussions relatives à une prise en compte du problème birman par le Conseil de sécurité", a estimé Brad Adams, directeur pour l'Asie de l'ONG anglophone Human Rights Watch. "La Birmanie a mis l'ASEAN dans l'embarras maintes et maintes fois. Plutôt que d'offrir une couverture politique à la junte, les leaders élus des autres pays devraient prendre position auprès d'Aung San Suu Kyi et de ceux qui en Birmanie luttent pour leurs droits." Adams a également noté que la Chine essayait de se présenter comme un pouvoir responsable mais que "continuer à offrir un soutien inconditionnel à l'un des plus odieux régimes du monde" faisait qu'il était "impossible de prendre de telles déclarations au sérieux". "Il est maintenant temps pour la Chine de donner une nouvelle trajectoire à sa politique étrangère", ajoutait-il. "Après des années d'inaction durant lesquelles le gouvernement militaire a pu décimer l'opposition politique à Rangoon et s'attaquer aux groupes ethniques dans les régions frontalières, le Conseil de sécurité n'a plus d'excuse à esquiver le problème", a dit Adams. Pour Human Rights Watch, il est également temps qu'une commission d'enquête des Nations unies soit établie pour enquêter sur la politique de la junte birmane en matière de droits de l'homme et la possibilité que des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité aient été commis.

En raison du soutien politique continu et du commerce avec la Chine, l'Inde, la Thaïlande et d'autres pays d'Asie du Sud-est, le régime militaire au pouvoir à Rangoon est demeuré largement insensible aux sanctions des Etats-unis et de l'Union européenne. L'envoyé spécial du Secrétaire général des Nations unies, Razali Ismail, et le rapporteur spécial sur la situation des droits de l'homme en Birmanie, Paulo Sergio Pinheiro, n'ont pas su persuader le régime d'ouvrir le processus politique ou d'améliorer la situation des droits de l'homme. Razali n'a pas été autorisé à retourner en Birmanie depuis mars 2004. Pinheiro, quant à lui, n'a pu s'y rendre depuis novembre 2003, date à laquelle il avait écourté une visite après avoir découvert qu'il avait été mis sur écoute lors de ce qui était censé être un entretien privé dans une cellule de la célèbre prison d'Insein.

"Les généraux ont ignoré toutes les autres demandes de mettre fin aux violations.", estime Adams. "Il est temps que la voix collective du Conseil de sécurité se fasse entendre à Rangoon."

Une position qui n'est évidemment pas du goût du régime birman. Son ministre des affaires étrangères, Nyan Win, a ainsi déclaré aux Nations unies qu'une telle interférence dans les affaires internes du pays pourrait faire avorter le plan du gouvernement pour une transition vers la démocratie.

La sous-secrétaire italienne des Affaires étrangères pour une intervention du Conseil de sécurité

Source : ANSA

La sous-secrétaire italienne des Affaires étrangères Margerita Boniver a pressé lundi la communauté internationale de pousser la Birmanie à entreprendre des réformes. Rappelant qu'Aung San Suu Kyi était toujours assignée à résidence, Boniver s'est engagée à aborder la question lors d'un débat des Nations unies sur la condition des femmes autour de la planète. "Je suis fermement convaincue que le Conseil de sécurité des Nations unies devrait intervenir aussi vite que possible pour résoudre la terrible situation politique et humanitaire en Birmanie", a-t-elle dit. Elle a pointé "la continuelle et systématique violation des droits humains les plus élémentaires, qui se poursuit sans rencontrer d'obstacle". Boniver a également exprimé sa sympathie avec "une population prise en otage par une junte militaire qui est presque entièrement imperméable à tout appel du monde extérieur." La plaidoirie de la sous-secrétaire était la dernière d'une série d'initiatives italiennes visant à attirer l'attention sur la situation en Birmanie. Plus tôt dans l'année, le maire de Rome, Walter Veltroni, avait dédié les célébrations de la Journée de la femme à Aung San Suu Kyi, tandis qu'en juillet, un activiste birman en exil s'était adressé au Parlement italien pour discuter des stratégies politiques potentielles avec le comité des droits de l'homme.

L’Asean affirme plus que jamais son attachement au principe d’engagement constructif

Sources : AFP, Reuters, Wall Street Journal

Les épineux problèmes que sont les violences dans le sud de la Thaïlande et la réforme démocratique en Birmanie ne sont pas à l’ordre du jour de l’agenda du prochain sommet de l’Asean, qui aura lieu en décembre prochain. « L’Asean n’a pas l’habitude de discuter d’un pays en particulier dans son agenda », explique le ministre des Affaires étrangères malaisien. Ainsi, l’Asean marque son attachement au principe de non-ingérence dans les affaires intérieures de ses pays membres et à la "voie asiatique" défendant le rôle de l’économie et des relations personnelles.

Par ailleurs, l'AIPMC - Comité Interparlementaire de l'Asean sur la Birmanie - a lancé fin septembre un appel pour que la junte militaire birmane soit mise à la porte de l’Asean pendant un an à moins qu’elle ne réalise de sérieux progrès dans le processus de démocratisation du pays. « Nous ne pouvons plus tolérer cette situation », a déclaré le Sénateur thaïlandais Kraisak Choonhavan, un vieil ami d’Aung San Suu Kyi. « Nous avons besoin que les gouvernements d’Asie fassent davantage », a-t-il ajouté.

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Expulser la Birmanie de l’Asean n’aidera pas à résoudre les problèmes du pays, a réagi le Premier ministre de Singapour Lee Hsien Loong.

Dans une tribune intitulée "Destructive Engagement", publiée le 28 juillet dernier dans le Wall Street Journal, un membre singapourien de l'AIPMC, Charles Chong, revenait sur la décision prise par le régime birman de renoncer à la présidence de l'Asean. Pour lui, un tel renoncement démontrait "qu'une pression forte, constante, marche mieux que "l'engagement constructif"." Rappelant que la nécessité de réformes en Birmanie demeurait urgente, il appelait l'Asean à maintenir la pression sur le régime birman. L'Asean devait, selon lui, mettre en oeuvre "un plan d'action pour des réformes en Birmanie, incluant de clairs délais et critères de réussite." L'Asean "peut aussi reconnaître que "l'engagement constructif" (que l'on pourrait aussi plus prosaïquement appeler inaction politique) a non seulement échoué à amener des changements en Birmanie, mais fait de l'Asean un objet de risée", la politique menée par l'organisation ces huit dernières années lui ayant coûté "son image, son prestige et sa crédibilité, pendant que la junte s'en servait de bouclier commode contre la critique internationale", ajoutait-il. "Admettre que "l'engagement constructif" était une erreur ne serait pas erroné. Prétendre qu'il serait pertinent de poursuivre dans cette voie serait inexcusable."

Birmanie et le nucléaire : civil ou militaire ?

Source : Mizzima News

La confirmation par l’agence nucléaire russe ce mois-ci qu’un accord avait été signé avec les autorités militaires birmanes sur le développement d’un réacteur nucléaire de recherche dans une centrale du pays, a causé la stupeur au sein de la communauté internationale.

Cette nouvelle a attisé la peur que la junte birmane soit un élément de la prolifération nucléaire. Lorsque le gouvernement avait déclaré en 2000 qu’il voulait développer le nucléaire à des fins pacifiques et pour les besoins de la médecine, beaucoup d’observateurs se sont montrés sceptiques.

La Russie avait fait part en février 2001 de son intention d'ouvrir des discussions avec la Birmanie sur la construction d'un réacteur à des fins scientifiques.

Environ 200 scientifiques birmans reçoivent actuellement une formation en technologie nucléaire en Russie, selon de bonnes sources.

La Birmanie a signé, en 1992, le Traité de non-prolifération nucléaire (TNP), ajoutant qu'elle avait donc le droit "comme le font tous ses voisins, hormis le Laos", de recourir à "l'utilisation pacifique et aux applications de la technologie nucléaire".

La junte menace de quitter l’OIT

Sources : Irrawaddy, AFP

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Le dernier rapport sur la Birmanie, préparé par Juan Somavia, directeur général de l’OIT, fait le point sur les dernières négociations entre les hauts responsables de l’OIT et les membres de la junte birmane, ainsi que sur la vaste campagne de propagande déployée par cette dernière contre l’OIT en juillet dernier.

Il fait état de menaces de mort, 21 comptabilisées en août et septembre, émises à l’encontre de Richard Horsey, représentant permanent de l’OIT dans la capitale birmane. <>

Exemple de lettes reçues : “Je souhaiterais vous exhorter de ne pas intervenir dans nos affaires intérieures. Si vous interférez dans nos affaires intérieures, votre tête sera coupée et nous vous anéantirons et vous empoisonnerons. Faites attention, le danger est partout pour vous ». <>

En réponse à ces incidents, l’OIT a envoyé une lette exprimant son inquiétude au Premier ministre birman, le Gén. Soe Win. A la fin octobre, aucune réponse n’avait encore été reçue, si l'on excepte le fait que le ministre du Travail ait assuré à Horsay que la Birmanie avait comme réputation d’être un pays sûr et qu'il ne devait donc avoir aucune inquiétude pour sa propre sécurité sauf dans les zones reculées.
S’adressant à Irrawaddy par téléphone, Horsay a déclaré sa déception devant la tournure des événements : « Il est toujours regrettable qu’un pays décide de quitter l’OIT, quels que soient les motifs. Je pense que la meilleure voie pour un progrès crédible en ce qui concerne l’élimination du travail forcé est dans la coopération entre la Birmanie et l’OIT. C’est une telle coopération qui a permis un progrès sincère dans le passé ».

La junte militaire aurait décidé du retrait de ce permanent sans qu’une décision formelle ait été officiellement reçue jusqu’à ce jour.

Une délégation de l’OIT, en visite à Rangoon mi-octobre, s’est vue signifier par le ministre du Travail birman que son gouvernement projetait de quitter l’organisation en raison d’un traitement injuste à son égard. Il avait conscience que cette décision serait considérée par la communauté internationale comme dommageable et renforcerait la mauvaise réputation du pays.

L’hostilité de la junte à l’égard de l’OIT trouve son origine dans la Conférence annuelle du travail du mois de juin dernier à l’occasion de laquelle l’OIT a demandé à tous les pays membres de renforcer le processus de révision de leurs relations avec la Birmanie. Ce processus avait été imposé aux pays membres en 2000, lorsqu’un rapport de l’OIT avait dénoncé l’imposition systématique du travail forcé à la population civile par la junte militaire.

Le conseil d’administration de l’OIT, qui se déroule du 3 au 18 novembre à Genève, se penchera de nouveau sur la question du travail forcé en Birmanie. Pour l’OIT, la position d’attente décidée depuis 2001 ne peut plus durer. La question des investissements directs dans ce pays doit également être abordée.

Convention nationale : une reprise en fin d’année est à l’ordre du jour

Source : AP, SHAN

Selon les médias étatiques, la Convention nationale devrait reprendre le 5 décembre prochain après une suspension de 8 mois. La junte avait ajourné la réunion le 31 mars dernier. La convention avait ouvert ses portes en mai 2004.

La SSA - Shan State Army North - a déclaré qu’elle y serait présente alors qu’elle avait refusé d’y siéger en raison de l’arrestation de ses dirigeants.

« Le rapporteur spécial de l'ONU dénonce les graves violations des droits de l'homme » - Article

Centre de nouvelles de l’ONU - 29 septembre 2005

Dans un rapport publié hier, le Rapporteur spécial de l'ONU sur la situation des droits de l'homme en Birmanie, dénonce le non respect des libertés civiles, la torture dans les centres de détention, les graves violations des droits de l'homme contre les minorités ethniques et les allégations de travail forcé et de viol par les forces gouvernementales.

Paulo Sergio Pinheiro, Rapporteur spécial de la Commission des droits de l'homme sur la situation des droits de l'homme en Birmanie, a dénoncé dans son rapport remis hier à l'Assemblée générale, « l'exclusion d'acteurs politiques importants et représentatifs » dans la Convention nationale, qui s'était réunie pour la première fois en 1993 pour « définir les principes de base qui serviraient à élaborer une constitution solide ».

La Convention s'est ensuite réunie de manière sporadique de 1993 à 1996. Ajournée en 1996, elle est restée suspendue pendant plus de huit ans avant de se réunir de nouveau en 2004 puis en février 2005.

« La question de savoir à qui incombe l'élaboration de la constitution est un des aspects les plus critiques du processus politique en cours. En outre, on ignore encore à l'heure actuelle quelles seront exactement les règles qui s'appliquent à l'adoption de la constitution à l'occasion d'un référendum national », a fait remarquer Paulo Sergio Pinheiro dans son rapport.

Le Rapporteur spécial a également dénoncé la situation concernant « l'exercice des droits fondamentaux et libertés civiles ». S'il n'a pas été autorisé à effectuer une mission d'établissement des faits en Birmanie, il reçoit sans cesse des informations faisant état « de restrictions et de violations de ces droits et libertés ».

« Il y aurait encore plus de 1 100 prisonniers politiques en Birmanie. La libération de 249 d'entre eux le 6 juillet 2005 n'a pas empêché la poursuite des arrestations, des détentions et des condamnations de civils et militants pour la démocratie, à des peines sévères pour des activités politiques pacifiques », indique le rapport.

Le Rapporteur spécial s'est aussi inquiété des informations persistantes faisant état de « l'usage répandu et systématique de la torture et des sévices par les autorités contre des personnes en détention provisoire ».

Le Rapporteur spécial continue à recevoir des informations faisant état de « prisonniers torturés, maltraités et aussi sauvagement battus, enchaînés et forcés de se tenir pendant longtemps dans une position accroupie ou debout inconfortable ». « L'isolement dans des cellules obscures semble être le châtiment le plus souvent infligé à ceux qui se plaignent », affirme le rapport.

Au moins 22 prisonniers politiques auraient été torturés et malmenés après que plusieurs d'entre eux eussent participé à une grève de la faim organisée à la prison d'Insein le 28 avril 2005. Quatre détenus seraient morts en prison depuis janvier 2005.

Les autorités de Birmanie empêchent tout contact entre les détenus et leurs proches ou avec des avocats et continuent à avoir recours à la détention en secret, souligne le Rapporteur.

Par ailleurs, dénonce le Rapporteur, de graves violations des droits de l'homme continuent d'être commises contre les minorités ethniques de Birmanie qui constituent 35% de la population. « De multiples allégations de travail forcé, de viol et autres violences sexuelles, d'extorsion et d'expropriation par les forces gouvernementales continuent de lui parvenir », précise le rapport.

« Des hommes, des femmes et des enfants seraient contraints par la force de construire et remettre en état des routes, servir de porteurs aux militaires, faire les sentinelles, transporter du matériel militaire, cultiver du riz ou du thé, creuser des abris fortifiés ou des tranchées », rapporte l'expert.

Le Rapporteur déplore aussi le fait que des fonctionnaires du gouvernement continuent, selon certaines allégations, à se livrer à des actes de violence sexuelle contre des femmes et des enfants. Les populations civiles des zones peuplées de minorités ethniques, notamment les Etats Shan, Kayin, Kayah et Môn, seraient particulièrement exposées à de telles violations. « Des témoignages dûment étayés de viol, d'esclavage sexuel et de mariage forcé continuent de parvenir au Rapporteur spécial ».

Une stratégie européenne pour la Birmanie/Myanmar ?

Par Harn Yawnghwe

Il est difficile d’évoquer une stratégie de l’Union Européenne pour la Birmanie /Myanmar alors que tout ce qui concerne ce pays est si politisé et polarisé – qu’il s’agisse du VIH-Sida, de l’aide humanitaire ou de l’éradication de la drogue, sans parler des sanctions ou de l’engagement politique. N’importe quel acte ou déclaration, partant d’une bonne intention, peut engendrer des conséquences complexes et attirer de vives critiques de toutes parts. La dernière victime en date de cette « guerre de Birmanie » est le Fonds Global des Nations Unies pour combattre le VIH – Sida, la Tuberculose et la Malaria au Myanmar. C’est une bataille au cours de laquelle on a plus de chances d’être atteint par le feu allié que par le feu ennemi. Le problème d’une stratégie de l’UE pour la Birmanie/Myanmar est encore compliqué par la question de savoir qui, du Commissaire pour les Relations Extérieures, du Haut Commissaire pour la Politique Etrangère, de la Présidence tournante, ou des divers Ministères des Affaires Etrangères de l’UE, lesquels ont des relations plus ou moins quotidiennes avec la Birmanie/Myanmar, devrait mettre au point et exécuter cette stratégie.

Les relations UE – Birmanie

La politique de l’UE concernant la Birmanie/Myanmar a malheureusement été ponctuellement réactive, plutôt que le résultat d’une stratégie soigneusement conçue. Ceci vaut pour le mouvement démocratique birman dans son ensemble, ainsi que pour la communauté internationale en général. Le processus est peut-être rendu plus complexe pour l’UE par la nécessité d’atteindre un consensus parmi les 25 membres.

Lorsque les militaires, connus alors sous le nom de State Law and Order Restoration Council (SLORC), ont saisi le pouvoir en 1988, tuant des milliers de personnes, l’UE a réagi en suspendant toute aide bilatérale. Lorsque le SLORC a choisi d’ignorer le résultat des élections législatives en 1990, gagnées par l’opposition démocratique lors d’une victoire écrasante, l’UE a réagi en imposant un embargo sur les livraisons d’armes, et en suspendant la coopération en matière de défense en 1991. A posteriori, le fait d’avoir rappelé les attachés militaires des ambassades de l’UE à Yangon se révèle aujourd’hui être une faiblesse majeure de la stratégie européenne.

Mais lorsque le scandale au sujet des élections se fut apaisé, la Birmanie/Myanmar fut de nouveau oubliée, alors que les sociétés de l’UE ont rejoint les autres dans la ruée pour investir dans cette économie "pionnière" nouvellement ouverte. Puis en 1995 le mouvement démocratique a fait braquer les projecteurs sur les pratiques de travail forcé du régime, dans sa campagne contre « l’Année du Myanmar », la campagne de publicité pour le tourisme du SLORC. Ceci a finalement conduit en 1997 au retrait par l’UE des privilèges commerciaux à la Birmanie/Myanmar accordés sous le GSP (General System of Preferences). Une autre conséquence fut l’action entreprise par l’OIT (Organisation Internationale du Travail) contre le régime en novembre 2000. La conscience accrue de ce problème, générée par les campagnes GSP et travail forcé, a permis a l’UE d’adopter en octobre 1996 sa première Position Commune sur la Birmanie/Myanmar. Mais, alors que la position plus sévère de l’UE rencontrait l’approbation de tous les tenants de la démocratie, cette politique n’était pas en phase avec les événements politiques sur le terrain à Rangoon.

En 1994, le SLORC avait électrisé la population de Birmanie en diffusant à la télévision nationale des images sans bande son de l’icône de la démocratie Daw Aung San Suu Kyi (ASSK) en réunion avec le Président du SLORC, le Général Than Shwe, et le Secrétaire Lieutenant-Général Khin Nyunt. Ils mirent fin à sa première période d'assignation à résidence de 1989 à juillet 1995. Vers la fin de 1996, la situation s’est inversée lorsque la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND) s’est retirée de la Convention Nationale initiée par SLORC en 1993. En théorie, la prise de position plus ferme de l’UE aurait dû intervenir au moment où la « lune de miel » SLORC-ASSK a échoué. En réalité, malheureusement elle l’a précédé. En se plaçant dans l'esprit des généraux du SLORC, on concluerait - à tort - que cette « faiblesse » des militaires au cours de la période « lune de miel » avait induit des mesures plus dures à leur encontre. La Position Commune de l’UE fut suivie par une position encore plus sévère de la part des Etats-unis en 1997.

1997 fut également l’année de l’adhésion de la Birmanie/Myanmar à L’ASEAN (Association of South East Asian Nations). Auparavant, l’UE pouvait se permettre de pratiquer la politique qu’elle voulait sans que cela ait une quelconque incidence sur ses intérêts. Mais la question birmane est devenue une pomme de discorde entre l’UE et l’ASEAN, et a modifié durablement l'équilibre de leurs relations. Et lorsque la Position Commune a été renforcée en octobre 1998 peu de mesures nouvelles ont été prises, si ce n’est l’extension de l’interdiction de visas pour les officiels birmans.

Début 2000, le régime, rebaptisé State Peace and Development Council (SPDC ) a lancé une campagne afin « d’anéantir » à la fois ASSK et la LND. Or, à ce stade, l’UE ne disposait plus de moyens pour influencer le SPDC , et en avril 2000 le Conseil a dû agir de façon essentiellement symbolique en ajoutant à la Position Commune des mesures restrictives à l’encontre du régime. Prenant conscience de la faiblesse de sa position, le Conseil a réitéré son désir d’établir un dialogue politique constructif avec le SPDC, et a indiqué qu’il pourrait déroger à l’interdiction de visa pour le Ministre des Affaires Etrangères Birman au cas où cette dérogation serait dans l’intérêt de l’UE. Cette décision était en contradiction avec la position adoptée neuf ans plus tôt de réduire les contacts officiels. Mais le fait de ne plus avoir d’attachés militaires en place depuis 1991 constituait le véritable problème. De ce fait, l’UE ne disposait plus de voies de communication avec les militaires birmans.

Fort heureusement pour toutes les parties concernées, le SPDC céda sur sa campagne ciblant la lauréate du prix Nobel de la Paix 1991 et la LND, et se lança dans des « discussions confidentielles » avec ASSK. Lorsque ces « discussions », qui avaient été « facilitées » par l’Emissaire Spécial des Nations Unies en Birmanie, l’Ambassadeur Razali, commencèrent à échouer en 2003, la Position Commune fut renforcée de nouveau en avril 2003. Mais, comme précédemment, ce renforcement consista seulement en une extension de la portée des sanctions existantes. Certains, comme par exemple le Ministre Britannique du FCO (Foreign and Commonwealth Office), Mike O’Brien, ont spéculé sur le fait qu’un assouplissement de la position de l’UE à cette époque aurait peut-être permis d’adoucir la position du SPDC. Mais les dés étaient probablement jetés lorsque les Etats-Unis refusèrent de « certifier » l’initiative du SPDC de réglementation sur la drogue.

La position de l’UE sur la Birmanie/Myanmar prit une tournure étrange en 2004. Jusqu’à son entrée dans l’ASEAN la Birmanie/Myanmar constituait un problème marginal, une source d’irritation. Mais avec l’élargissement de l’UE , l’élargissement de l’ASEM devenait un sujet crucial, et l’inclusion de la Birmanie se trouva au centre de la dispute. Afin d’influencer ASEAN, l’UE menaça l’ASEM d’un boycott si la Birmanie devait en faire partie, et en avril 2004 la Position Commune fut ainsi étendue par le Conseil. Mais, mise au pied du mur par l’ASEAN, l’UE dut accepter la participation de la Birmanie au Sommet de l’ASEM, toutefois à un niveau moins élevé que celui de Chef d’Etat ou de Gouvernement. Pour garder la face, l’UE décida également que des sanctions supplémentaires seraient prises contre le régime militaire au cas où il ne remplirait pas certaines conditions, y compris la libération d’ASSK. Le Conseil révisa la Position Commune en octobre 2004 et renforça les sanctions contre le SPDC.

Alors que la Position Commune a été reconduite en avril 2005, aucune modification n’est intervenue, la situation s'est dégradée. Etant donné le fiasco de l’ASEM en 2004 et les tensions récentes à propos de la présidence de l’ASEAN accordée à la Birmanie pour 2006, il devient de plus en plus clair que l’UE ne peut plus envisager avec complaisance sa politique vis-à-vis de la Birmanie, ni réagir au coup par coup à chaque nouveau problème. Alors que les exportations de l’UE vers la Birmanie sont négligeables, totalisant 54 millions d’euros en 2003, et que les importations se montent à seulement 388 millions, la Birmanie est en train de devenir un obstacle majeur dans les rapports de l’UE avec l’ASEAN et ses partenaires de l’Est asiatique, à savoir la Chine, le Japon et la Corée du Sud. Les conditions socio-économiques en Birmanie sont également une source d’inquiétude. Il existe un risque élevé d’instabilité intérieure et pour l'ensemble de la région. L’ancien Commissaire Chris Patten a déclaré que l’on pourrait assister à la faillite de l’Etat en Birmanie.

Que devrait donc faire l’UE ? Comme il était mentionné plus haut, le terrain est miné. La Commissaire aux Relations Extérieures nouvellement nommée, Ferrero-Waldner en a fait l’expérience lorsque début 2005 la Commission Européenne a chargé un « universitaire » pour la rédaction d'un rapport de propositions sur les options de l'UE à l'égard de la Birmanie. Actuellement le gouvernement britannique est au cœur d’une nouvelle tourmente, à la suite de l'organisation d'un symposium composé d’intellectuels au sujet de la Birmanie, en ayant omis d’inviter certaines personnes qui pensaient y avoir leur place.

Recommandations

Premièrement, les Etats membres de l’UE doivent se mettre d’accord sur le fait que la question de la Birmanie/Myanmar n’est plus seulement une affaire interne concernant la démocratie et les droits humains fondamentaux. Ils doivent s’accorder sur le fait que la Birmanie a constitué un obstacle majeur à l’établissement de meilleures relations avec l’ASEAN, et que les autorités du Myanmar sont un obstacle à l'amélioration des relations avec l’Asie de l’Est. Dans ce contexte, la Birmanie est un frein au développement de blocs commerciaux régionaux dans un monde multi-polaire, ce qui représente la vision de l’UE. De plus, les Nations de l’UE doivent convenir que la Birmanie est un facteur de déstabilisation régionale, étant donné son instabilité intérieure.

Deuxièmement, l’UE dans son ensemble doit décider quels sont ses intérêts essentiels en Birmanie, ceux-ci étant séparés et peut-être différents de ceux des partisans de la démocratie. Ces intérêts sont-ils politiques – démocratie et droits de l’Homme – stratégiques, économiques ou bien humanitaires ?

Troisièmement, l’UE doit décider qui, ou quelle agence au sein de l’UE, doit prendre en charge la question de la Birmanie.

Quatrièmement, l’UE doit élaborer un plan stratégique afin de s’assurer que ses intérêts essentiels soient servis, prenant en compte, toutefois, le fait qu’elle n’aura peut-être pas suffisamment de crédibilité ou d’influence politique auprès des généraux birmans pour atteindre ses objectifs.

L’UE doit se distancer du débat sur les sanctions. Savoir si les sanctions sont efficaces ou non, n’est pas le sujet. L’UE doit appréhender la question d’un angle différent, et identifier ses intérêts essentiels.

Il est clair que les généraux en place en Birmanie ne renonceront pas au pouvoir, qu’il y ait des sanctions ou non. Des sanctions telles que l’interdiction d’importations aux Etats-Unis ont clairement nui à l’industrie textile en Birmanie. Mais les généraux birmans ont l’intention de survivre, peu importe les conséquences des sanctions. A leurs yeux, leur propre survie et la survie du « tatmadaw » (l'armée) est synonyme de la survie de la nation. Le problème, c’est que les généraux peuvent continuer à survivre longtemps, alors que la nation elle-même ne pourra peut-être pas survivre. Le pays pourrait se désintégrer à cause des tensions sociales et économiques, et le vide laissé par cette désintégration pourrait bien être comblé par un ou plusieurs des pays limitrophes. Laissée incontrôlée, une épidémie de VIH-Sida pourrait bien anéantir les générations futures. La question pour l’UE est de savoir comment éviter la désintégration de la Birmanie et l’instabilité de la région. Est-il possible de convaincre les généraux de la nécessité de changement afin de « sauver » la nation ? Qui pourrait les en convaincre ? Comment les aborder ? Quel serait le bon moment pour le faire ?

Il est tout aussi clair que, alors que pour l’UE c’est une question de démocratie et de droits de humains fondamentaux par opposition à un pouvoir militaire autoritaire, les voisins de la Birmanie en Chine ou au sein de l’ASEAN voient la question sous un jour bien différent. Pour eux, ce sont des superpuissances du Nord /occidentales qui veulent imposer leur volonté à des nations plus petites et plus faibles. Si cette perception ne change pas, alors ni l’UE ni les Nations unies n’obtiendront beaucoup de soutien de la part de l’ASEAN ou de la Chine, malgré leur inquiétude au sujet d’un problème régional en devenir.

Si c’est réellement une question de démocratie et droits humains fondamentaux contre un pouvoir militaire, l’UE ne devrait-elle pas se consacrer à aider la population de Birmanie à résoudre ses propres problèmes, plutôt que de se focaliser sur les sanctions ou sur l’action internationale ? Comment peut-elle aider à convaincre d’autres nations de travailler ensemble afin de provoquer le changement en Birmanie ? L’UE doit examiner en profondeur dans quelle mesure elle peut travailler avec la population de Birmanie - y compris les militaires - et ses voisins afin de provoquer le changement désiré qui servira à la fois les intérêts de l’UE et ceux de la Birmanie. Cependant, quoi qu’elle fasse, l’UE ne peut plus se permettre de gérer la question birmane au coup par coup.

Ham Yawnghwe est directeur du Bureau Euro-Birmanie (Euro-Burma Office) à Bruxelles. Etabli en 1997 afin d’aider le mouvement pro-démocratie à préparer une transition pacifique à la démocratie après 4 décennies de pouvoir militaire, le Bureau est un projet conjoint de la Commission Européenne, du Parlement Européen et du Friedrich-Ebert-Stiftung.

Retour aux casernes en 2005 ?

Source : Burma Solidarity Focus (avril 2005)

Aujourd'hui, la Birmanie est confrontée à plusieurs crises d'ordre politique, économique et social dues à la répression persistante que connaît le pays et à la mauvaise gestion économique de la dictature militaire. Dans ces conditions de désespoir politique et économique, l'actuel dirigeant birman, le général en chef Than Shwe a tranquillement consolidé son pouvoir en éliminant ses rivaux et en tentant de constituer une convention nationale trompeuse, afin de créer une nouvelle constitution qui légitimerait l'autorité militaire. Cependant, les luttes intestines et continuelles entre les généraux dirigeants pour s'approprier le pouvoir et les richesses, la résistance acharnée du peuple contre la dictature ainsi que la pression internationale grandissante pour des réformes politiques rendent la position de la junte militaire instable.

Lors des dix-sept dernières années, le Général en chef Than Shwe a accompli avec succès l'élimination de presque tous ses principaux rivaux, dont le précédent dirigeant supérieur de la junte, le Général en chef Saw Maung. Dans cette tâche, Than Shwe a été secondé par le puissant Général en chef des renseignements militaires, Khin Nyunt. Cependant, en 2003, avec l'aide du Général Maung Aye, adjoint de Than Shwe, le Général Khin Nyunt a été éliminé et tout l'appareil des Renseignements restructuré. En 2005, le Général en chef Than Shwe et le vice-Général Maung Aye restent les seuls membres d'origine du conseil militaire dirigeant qui s'est emparé du pouvoir en 1988.

L'éviction du Général Khin Nyunt et les changements au sein de l'armée annoncent un des plus significatif et large tiraillement de la structure dirigeante du pays. Une fois la faction des renseignements militaires dirigée par le Général Khin Nyunt évincée des cercles dirigeants, deux factions armées menées par Than Shwe, Commandant en chef des forces armées et Maung Aye, Vice-Commandant en chef des forces armées se retrouvent enfermés dans leur lutte pour la suprématie.

Les sanctions imposées par les Etats-Unis et l'Union Européenne ont sérieusement affecté l'économie du pays, totalement contrôlée par l'armée. Than Shwe est maintenant confronté à la double difficulté de partager le pouvoir et les bénéfices économiques, lesquels reviennent à l'armée. Avec une économie qui se détériore et le manque de soutien du monde extérieur, le butin que se garde l'armée se réduit, intensifiant ainsi les luttes internes pour les richesses.

Durant ces dernières années, des conflits au sein de l'armée ont eu lieu. Le récent assassinat de l'assistant personnel du Général Maung Aye a fait monter la tension entre les différentes factions. Depuis le départ de Khin Nyunt, Than Shwe tente de rétrograder Maung Aye, et s'apprête à transférer le pouvoir à sa faction protégée, la plus loyale. Ces remaniements ont provoqué de profondes tensions au sein de l'armée et ne peuvent mener qu'à une plus grande instabilité parmi les cercles militaires dirigeants.

En fait, au coeur de cette tension continuelle entre les chefs militaires, se joue la question du transfert du pouvoir à la nouvelle génération d'officiers et ainsi l'assurance d'une nouvelle ère de pouvoir militaire. Cette manoeuvre a pour but d'empêcher les représentants du peuple, élus aux élections générales de 1990, d'accéder au pouvoir. Ces élections avaient été agréées par l'armée, mais lorsque la Ligue Nationale pour la Démocratie (NLD) dirigée par le prix nobel Aung San Suu Kyi les a largement remportées, les militaires ont refusé de lui céder le pouvoir. La NLD a alors appelé l'armée a entamer un réel dialogue pour la réconciliation nationale, mais les généraux ont refusé toute tentative sérieuse de démocratisation de la Birmanie. La lutte pour le pouvoir au sein de l'armée a sérieusement compromis l'avenir du processus de réconciliation national birman.

En dépit des luttes entre les deux factions, l'armée perçoit les moyens de s'assurer le contrôle à long terme de la Birmanie par le biais d'une convention nationale permanente ayant pour mission de créer une nouvelle constitution. La convention est composée d'une poignée de délégués, et l'armée a prévu qu'elle aboutirait vers le milieu de l'année 2005, un référendum devant se tenir vers la fin de l'année.

Par la suite, l'armée devrait former un gouvernement fantoche en accord avec la constitution et dirigerait le pays avec ou sans le soutien de la population et de la communauté internationale.

Avec une pointe d'ironie historique, ce n'est en fait rien d'autre qu'une vieille formule employée par le précédent dictateur, le général Ne Win, pour légitimer le pouvoir militaire. Suite au coup d'état militaire de 1962 conduit par Ne Win, l'armée avait pu légitimer son pouvoir jusqu'en 1988 selon une méthode similaire. Il l'avait consolidé en évincant les généraux rivaux et formé un parti politique entièrement contrôlé par l'armée (le bien-nommé Parti du Programme Socialiste Birman - BSPP) qui a fonctionné comme une façade du pouvoir dominant militaire. Il avait créé une commission pour la rédaction de la constitution de l'Etat avec une poignée de membres afin de rédiger une nouvelle constitution qui garantirait la suprématie militaire. En utilisant le BSPP comme une façade des intérêts militaires, la constitution avait été ratifiée lors d'un référendum national tronqué. Une mise en scène d'élections générales s'en était suivi et Ne Win était resté au pouvoir jusqu'en 1988.

A cette date, après des décennies de pouvoir corrompu, les étudiants et les travailleurs s'étaient soulevés pour demander la démocratie. L'armée avait brutalement réprimé ce soulèvement le 8 août de cette année-là, provoquant la mort de plus de mille personnes. Les manifestations qui s'en étaient suivies avaient été sauvagement réprimées tuant plusieurs autres milliers de personnes, et contraignant des dizaines de milliers d'autres à la clandestinité ou à l'exil. Toutefois, l'armée, sérieusement ébranlée par ces événements, a consenti à des élections en 1990. Bien que durant ces deux années les mouvements démocratiques aient été capables de s'organiser pour remporter un raz-de-marée électoral, l'armée avait pu se renforcer et avait maintenu la répression pour finalement ignorer les résultats et refuser de céder le pouvoir.

Il est clair que le Général en chef Than Shwe joue avec tout trouble éventuel qui secoue l'armée birmane comme le faisait l'ancien dictateur, le Général Ne win. Than Shwe était membre du BSPP de Ne Win lorsqu'il est entré au Comité Central Exécutif en 1988. A l'instar du Général Ne Win, il a d'abord renforcé son pouvoir en évincant son supérieur, le Général en chef Saw Maung en 1992 et les généraux rivaux dans les années qui suivirent. Il a fondé l'Association pour le Développement de l'Union Solidaire (USDA) sur le modèle du BSPP, dont il est devenu le patron. Il n'a pas seulement utilisé l'USDA pour lancer plusieurs campagnes de soutien à son pouvoir, mais aussi pour intimider les opposants, particulièrement la NLD.

Than Shwe a sélectionné une poignée de délégués pour rédiger une constitution qui légitimerait le pouvoir militaire. La soit-disante convention nationale actuelle a en fait été réunie depuis 1993, mais elle n'a jusqu'ici jamais abouti à rien. La NLD s'est retirée de la convention en 1995 car l'armée a refusé de revenir sur ses méthodes anti-démocratiques et elle a continué avec insistance a considérer son statut comme celui d'une organisation extra-constitutionelle. La constitution actuellement rédigée garantit également au Commandant en chef des services de la Défense qu'il bénéficiera de l'impunité ; qu'il nommera 25% des membres des Assemblées de l'Etat et de la Région et également les ministres de la Défense, de l'Intérieur, des Affaires Etrangères ; et que le président, en tant que chef de l'Etat doit avoir une expérience militaire. Il n'y a bien sûr aucune garantie des libertés fondamentales pour le peuple.

Quand le travail sur la constitution a repris en 2004, la Ligue des Nationalités Shan pour la Démocratie (SNLD), arrivée en deuxième poition aux élections générales de 1990, a boycotté la convention à cause de ses procédés anti-démocratiques et de l'absence de participation de la NLD. Récemment, en février 2005, l'Armée de l'Etat Shan (Nord), groupe shan signataire du cessez-le-feu l'a également boycotté à cause du refus de l'armée de libérer son leader, qui menait cette délégation lors des précédentes étapes de la convention.

Le retrait des partis vainqueurs des élections, notamment la NLD, la SNLD et le groupe shan signataire du cessez-le-feu, a ôté à l'actuelle convention toute crédibilité. D'autres groupes ethniques signataires du cessez-le-feu pourraient également la boycotter si les généraux n'accèdent pas à leur demande d'une plus grande autonomie. Il est donc très difficile pour l'armée d'achever la rédaction de la constitution dans un avenir proche et d'obtenir le soutien des partis politiques et des groupes ethniques signataires du cessez-le-feu.

La communauté internationale, notamment les Etats-Unis et l'Union Européenne a clairement formulé sa position vis-à-vis de cette convention factice. Récemment, les Nations Unies ont également averti qu'il serait difficile pour la communauté internationale, y compris pour les pays de la région, d'approuver le résultat de la convention si les partis vainqueurs des élections n'y participent pas, particulièrement la NLD et la SNLD.

Les groupes birmans pour la démocratie et les groupes ethniques d'insurrection armée ont également rejeté la convention nationale dans la mesure où celle-ci a pour finalité de prolonger et de légitimer le pouvoir militaire contre la volonté du peuple, telle qu'elle s'est exprimée lors des élections de 1990. Ces groupes birmans ont réaffirmé leur position, déclarant : "Une convention d'importance nationale doit être un processus global avec une représentation véritable et conduit de manière démocratique sous une autorité impartiale. Une convention dominée par les dirigeants militaires et des délégués désignés par ces derniers n'est là que pour imposer leurs seules idées." (Gouvernement de Coalition Nationale de l'Union de la Birmanie, communiqué de presse, 31 août 2003).

Le Comité Représentant le Parlement Populaire (CRPP), formé de députés parlementaires issus de la NLD et d'autres partis politiques a pour sa part déclaré : "La feuille de route et la convention nationale échouent dans leur tentative de résoudre la crise politico-économique qui secoue le pays. Le peuple n'acceptera en aucune manière que se reproduisent les mêmes élections qu'en 1990, initiées puis ignorées au vu des résultats, par l'armée."

La Ligue des Nationalités Unies pour la Démocratie (UNLD), organisation qui regroupe 25 partis politiques ethniques, a fortement encouragé l'armée à entamer le dialogue avec la NLD afin d'installer un gouvernement ou une autorité intérimaire. Malgré cela, Than Shwe concentre son attention sur la consolidation du pouvoir. Il devra faire face à de graves problèmes sociaux et économiques comme en a connu son prédécesseur le Général Ne Win. Si celui-ci a pu maintenir un contrôle total du pouvoir pendant 26 ans, il a dû pourtant faire face à la résistance acharnée du peuple, notamment celle des étudiants et des travailleurs, à d'importantes luttes de pouvoir entre les généraux pour la maîtrise des richesses, et à une crise économique qui s'est soldée par des insurrections nationales en 1988. Le Général Than Shwe devra faire face à des conséquences similaires dans un avenir proche à cause de la répression politique permanente et de la mauvaise gestion économique.

L'attention de la junte centrée sur la consolidation du pouvoir au dépens de l'économie et du bien-être du peuple aura de très graves conséquences, notamment si la structure de commandement de l'armée est davantage fragilisée par une expansion rapide. L'armée est passée de 180000 hommes en 1988 à 500000 aujourd'hui, ce qui représente une charge économique énorme, drainant des ressources vitales aux dépens de la santé, de l'éducation et des services sociaux pour le peuple.

La récente réorganisation des services de Renseignement pourrait affecter la sécurité de la nation. Des milliers d'agents secrets, limogés mais restés fidèles au Général Khin Nyunt, provoqueront davantage d'instabilité dans le pays pour venger les sévères châtiments infligés aux hauts-gradés des services de Renseignements. La plupart des groupes ethniques signataires du cessez-le-feu, très attachés au Général déchu Khin Nyunt semblent méfiants et boycotteront la convention nationale si la junte ne satisfait pas leurs revendications pour une plus grande autonomie. Ils ont soumis leurs revendications de manière collective lors de la dernière réunion de la convention, mais elles restent ignorées par la junte. La pression sur celle-ci se fera encore plus importante de la part de la communauté internationale, y compris les états membres de l'ASEAN, s'il n'y a pas de réformes politiques en Birmanie. Ce qui inquiète d'autant plus l'ASEAN, c'est l'embarras auquel elle devra faire face si la junte militaire birmane est encore au pouvoir au moment où la Birmanie doit assurer la présidence à la mi-2006.

Plus de 40 ans de gouvernement despotique militaire ont conduit la Birmanie à devenir l'un des pays les plus pauvres au monde. L'armée n'a rien fait pour améliorer les conditions de vie de la population et fait maintenant face à de graves problèmes, notamment aux luttes intestines permanentes pour le pouvoir au sein de l'armée et à la détérioration de la situation économique. Toutes les actions des militaires n'ont conduit qu'à accroître les conflits internes et l'instabilité, aussi bien dans le pays que dans la région.

Ainsi, le moment crucial est arrivé, pour les communautés nationale et internationale, de mettre en place des actions concertées afin de réellement obliger le régime militaire à entamer un dialogue constructif avec le mouvement démocratique pour la réconciliation nationale, au lieu de poursuivre des processus tels que la constitution factice qui n'ont pour but que de maintenir les militaires au pouvoir.

En acceptant une transition démocratique, les militaires pourront tranquillement retourner dans leurs casernes et assurer leur rôle : défendre la population et le pays avec dignité. Cela ouvrira la voie pour toutes les nationalités ethniques de Birmanie à la construction d'une véritable union birmane, fédérale et démocratique, dans l'avenir.

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