Les Nouvelles de Birmanie n°7 - Mars 2006
La lettre d'information electronique d'Info Birmanie


Sommaire
  • Le 30 mars : MSF section française se retire de Birmanie
  • Le 27 mars : Défilé militaire à Pyinmana
  • Le 24 mars : Un envoyé de l'ASEAN écourte son séjour en Birmanie sans avoir vu Suu Kyi
  • Le 12 mars : U Win Tin, privé des visites de la Croix-rouge, célèbre son 76e anniversaire en prison (Communiqué de presse Reporters sans frontière)
  • Le 2 mars : Les Etats-Unis et l'Inde condamnent la Birmanie
  • TEMOIGNAGE : " Le Myanmar dans nos Rêves

Le 30 mars : MSF section française se retire de Birmanie

La section française de Médecins sans frontières (MSF) a annoncé dans un communiqué qu'elle quittait la Birmanie parce qu'il lui était devenu impossible d'y travailler " dans des conditions acceptables dans les Etats Mon et Karen. Ceci en raison des "restrictions imposées" par la junte au pouvoir.

Hervé Isambert, responsable du programme de la section française de MSF en Birmanie, cité dans le communiqué explique que "le régime birman veut empêcher la présence de toute équipe humanitaire dans ces régions politiquement sensibles". "Les restrictions qui nous sont imposées nous réduisent à un rôle de sous-traitant technique soumis aux priorités politiques de la junte. De fait, les autorités birmanes ne veulent pas de témoins gênants des exactions qu'elles commettent contre leur propre population", conclut-il.

Les sections suisse et néerlandaise de MSF continuent, elles, de fonctionner en Birmanie estimant qu'"à ce jour, elles peuvent continuer de mener des activités médicales de qualité sans se compromettre avec le régime".

Le 27 mars : Défilé militaire à Pyinmana

La Birmanie a organisé sa première cérémonie officielle dans la nouvelle capitale administrative Pyinmana, à 400 km au nord de Rangoun : La journée des Forces armées. Le défilé annuel des forces armées birmanes confirme la volonté des généraux de faire de cette localité la nouvelle capitale administrative du pays.

Ce transfert avait été annoncé en novembre dernier et avait l'objet de nombreuses hypothèses qu'en aux raisons de cette décision : crainte d'une invasion maritime par les États-Unis, nouveau positionnement plus au centre du pays pour renforcer l'emprise des Birmans sur les autres ethnies, inquiétude grandissante du régime devant d'éventuels désordres sociaux à Rangoun et influence déterminante d'astrologues sur un généralissime soucieux de laisser sa trace dans l'Histoire.

Certains ministères ont commencé timidement à fonctionner à Pyinmana, en dépit du vif mécontentement suscité par ce transfert parmi les employés de l'État lié aux difficultés de vie dans cette zone (présence de la malaria, manque d'eau potable et d'électricité). Pour accélérer le mouvement, la junte a décidé la semaine dernière de multiplier par dix les salaires des fonctionnaires à compter du 1er avril.

Le défilé a été l'occasion d'une démonstration de force du régime. Il a rassemblé près de 1300 soldats, quasiment le double des forces utilisées lors de défilés précédents.

Lors de son discours, Than Shwe a souligné la nécessité d'une armée forte dans la transition vers une "démocratie disciplinée". Il a affirmé que " si nous allons pratiquer la démocratie multipartite, nous avons besoin de paix et de stabilité ", avant d'ajouter que " la population et l'armée doivent travailler dur ensemble pour édifier un État moderne et développé où prospère une démocratie disciplinée". Aucune attaque contre l'Occident n'a été formulée, contrairement aux années précédentes. Than Shwe a seulement appelé à "détruire tous les ennemis de l'État ".


Le 24 mars : Un envoyé de l'ASEAN écourte son séjour en Birmanie sans avoir vu Suu Kyi

Arrivé la veille à Rangoun, le ministre malaisien des Affaires étrangères, Syed Hamid Albar, devait y séjourner jusqu'au 25, mais il est finalement parti brusquement le 24 après un entretien avec le premier ministre birman, Soe Win (Sources sécuritaire et diplomatique). Sa visite, décidée par l'ASEAN en janvier, avait été maintes fois reportée. Selon un diplomate asiatique, ce report a pour cause le refus des généraux d'autoriser une rencontre avec Suu Kyi.

La mission de l'ASEAN avait pour objectif d'évaluer le processus de démocratisation tel qu'envisagé par le régime et d'établir des ponts, ont indiqué des diplomates. Le ministre malaisien présentera son rapport lors d'une réunion avec ses homologues de l'Asean prévue en avril à Bali.

Lors de l'annonce officielle de son autorisation à se rendre en Birmanie, il avait déclaré : " Je ne m'attends à rien de particulier. J'espère que ce sera l'occasion de nouer un dialogue de confiance (...) mais, en dernier ressort, c'est à la Birmanie qu'il revient de conduire son processus démocratique ".

Le 12 mars : U Win Tin, privé des visites de la Croix-rouge, célèbre son 76e anniversaire en prison (Communiqué de presse Reporters sans frontière)

Le 12 mars 2006, U Win Tin, le plus célèbre journaliste birman, fêtera son 76e anniversaire dans sa cellule spéciale de la tristement célèbre prison d'Insein à Rangoon. Depuis le 4 juillet 1989, date de son arrestation, U Win Tin est privé de ses droits fondamentaux, notamment celui d'être soigné convenablement et celui de pouvoir écrire. Reporters sans frontières et la Burma Media Association demandent la libération immédiate et sans conditions d'U Win Tin.
Condamné à vingt ans de prison, notamment pour "propagande antigouvernementale", U Win Tin ne reçoit plus, depuis le début de l'année 2006, de visites de représentants du Comité international de la Croix-Rouge (CICR).
Selon de récentes informations, U Win Tin est actuellement contraint de suivre un traitement pour des problèmes de tension artérielle et d'inflammation de la prostate. Bien qu'il soit ausculté deux fois par mois par un médecin de la prison, U Win Tin dépend de l'aide de proches qui lui apportent régulièrement des médicaments et de la nourriture. Après seize années de détention, sa santé s'est considérablement dégradée. Il a notamment subi deux attaques cardiaques.
Deux fois par mois, U Win Tin est autorisé à recevoir la visite, pendant 20 à 25 minutes, d'un proche. Celui-ci peut lui apporter des médicaments, de la nourriture et des magazines. Mais un bureau de la censure installé au sein de la prison vérifie tous les documents remis au journaliste.
A deux reprises, en novembre 2004 et en juillet 2005, les autorités ont annoncé à tort la libération d'U Win Tin. Depuis juillet 2005, il est, selon la loi birmane, susceptible d'être libéré pour bonne conduite.
Du 8-12 mars : Visite historique du président indien en Birmanie
Au menu : le gaz naturel, sous fond de compétition sino-indienne

Le président indien Abdul Kalam est en visite officielle en Birmanie du 8 au 12 mars. Ce voyage est le premier effectué par un président indien depuis 1962. A l'ordre du jour, le renforcement des relations économiques, notamment énergétiques, avec un pays où vivent un million d'indiens et qui dispose de larges réserves de gaz naturel dans la région d'Arakan. L'Inde et la Birmanie partagent une frontière longue de 1.640 kilomètres. La Chine, également voisine de la Birmanie, est déjà impliquée dans l'exploitation des ressources naturelles de ce pays.

Shyam Saran, haut responsable du ministère indien des Affaires étrangères, a précisé avant le départ du président que New Delhi recherchait un accord avec Rangoun "pour l'évacuation du gaz naturel" produit au large de l'Arakan (ouest de la Birmanie). Par ailleurs, a indiqué Shyam Saran, la Birmanie est " un voisin très important pour nous " car c'est notre " point d'entrée " vers l'ASEAN (Association des Nations du sud-est asiatique).

Abdul Kalam n'est pas parvenu à obtenir un accord substantiel sur le gaz birman dont les réserves aiguisent également l'appétit de la Chine. Il a signé un accord de principe permettant d'étudier la création d'un gazoduc contournant le Bangladesh par les Etats du Nord-Est de l'Inde frontaliers de la Birmanie. Une alternative plus coûteuse à celle souhaitée ardemment par New Delhi, la création d'un gazoduc qui traverserait le Bangladesh jusqu'à Calcutta. Cette transaction plus substantielle serait évaluée à quelque 3 milliards de dollars.

" Même si l'Inde proclame toujours être la plus grande démocratie du monde, elle cherche à nouer des liens plus étroits avec la junte birmane ", explique un autre politologue Aung Naing Oo.

Alors que le Premier ministre indien Manmohan Singh avait déploré, lors de la visite de George Bush en Inde début mars, la situation des droits de l'Homme en Birmanie et appelé à la libération de l'opposante Aung San Suu Kyi, la question n'a pas été abordée durant les entretiens du président Kalam avec les militaires birmans.

Or, les bénéfices issus des contrats sur la vente des ressources naturelles, qu'ils soient signés avec la Chine ou l'Inde, sont captés par la junte pour son unique profit.

Le 2 mars : Les Etats-Unis et l'Inde condamnent la Birmanie

Les États-Unis et l'Inde ont conjointement appelé le 2 mars à New Delhi à la libération d'Aung San Suu Kyi. " Nous sommes d'accord sur l'état déplorable des droits de l'homme en Birmanie et sur le fait que tous les pays devraient rechercher la libération d'Aung San Suu Kyi ", a déclaré M. Bush lors d'une conférence de presse commune à New Delhi avec le premier ministre indien Manmohan Singh.


TEMOIGNAGE

" Le Myanmar dans nos Rêves "

François-Xavier Tanguy et Arnaud Dubois, deux amis de longue date avec pour passion commune le voyage, sont partis début janvier, et pour sept mois, en moto, de Phnom Penh à Paris, pour recueillir les rêves et projets d'enfants et d'adultes. Ils avaient eux aussi fait un rêve : traverser la Birmanie. Ils vous racontent ici comment leur rêve leur a permis de comprendre le cauchemar birman.
Nous rêvions...Oui nous rêvions comme des gamins en culottes courtes de traverser les terres du Myanmar (littéralement "Pays merveilleux), ex-Birmanie...Cette contrée, réputée pour son accueil et sa douceur, nous fait rêver depuis fort longtemps. Notre rêve était plein d'enthousiasme...Nous espérions...

Malheureusement; la caravane "Des Rêves plein Le Monde" s'est ensablée aux portes du Myanmar. Les "chiens" du gouvernement birman n'ont pas aboyé suffisamment fort pour laisser passer la caravane des Rêves...

Après plusieurs tentatives, entre l'ambassade du Myanmar à Paris, l'ambassade de France à Rangoon...nous nous sommes tristement résignés à changer notre itinéraire.

Autant il est aisé de rentrer dans le pays par avion (en se déplaçant uniquement dans des zones bien précises contrôlées par le gouvernement), autant cela se révèle pratiquement impossible par voie terrestre...Encore plus pour deux jeunes occidentaux à moto avec plein de matériel photos ordinateur...susceptibles d'être pris pour des journalistes espions.

De nombreuses régions frontalières (Thaïlande, Bangladesh, Inde...) sont habitées par des minorités ethniques (notamment les Karen...), aux volontés parfois indépendantistes...Le gouvernement birman commet clairement de nombreuses exactions dans ces régions pour maintenir son pouvoir...et préfère isoler ces contrées des regards occidentaux.

Par ailleurs, la junte tenant férocement les rennes du pouvoir, se recroville sur elle même et sur son microcosme. Leur paranoïa est impressionnante. Les généraux du gouvernement viennent récemment (2005) de déplacer la capitale Rangoon de 400 km au nord en pleine campagne à Pyinmana...Les rumeurs parlent d'une crainte d'une invasion de la CIA...D'autres avancent un argument plus probable. Ce repli traduirait une volonté politique de se prémunir contre une menace de plus en plus présente, à savoir son propre peuple. Nichée dans une région montagneuse apparemment facilement contrôlable et difficilement prenable, Pyinmana est en passe de devenir une "capitale forteresse" avec construction de bunkers, et autres réseaux souterrains...pour mieux contrer d'éventuelles attaques.

Le repli diplomatique du Myanmar est encore plus flagrant suite à l'appel officiel en décembre 2005 des autres membres de l'ASEAN, à engager des réformes démocratiques et à relâcher les prisonniers politiques...Sans citer officiellement son nom, l'ASEAN a clairement fait référence à l'opposante de renom, Aung San Suu Kyi.

Dans ce contexte, il était donc difficile de laisser passer "La caravane des Rêves" au Myanmar. Inutile de vous préciser que notre amertume est grande.

A défaut, nous avons voulu laisser passer "La caravane de l'Imaginaire" et tenter d'imaginer ce à quoi rêvent les birmans...

Dans notre imaginaire, nous avons rencontré deux personnalités marquantes du pays.

Général Than Shwe, chef de la junte militaire au pouvoir et commandant en chef des forces armées

Ayant pris le contrôle du pays suite à un coup d'état en septembre 1988, son rêve est de garder le pouvoir, de continuer à étouffer économiquement et politiquement la population pour mieux se maintenir en place. Avide de pouvoir et d'avoir, ce despote espère poursuivre sa politique de discrimination, de censure contre toute forme d'opposition au profit...de lui même et de tout sa clique. A la tête du SPDC (State Peace and Development Council) le parti tout puissant, il dirige d'une main de fer le paysage politique et n'hésite pas à limoger et emprisonner son ancien premier ministre Khin Nyunt, incarnant la voie des réformes et réputé un peu trop ouvert à son goût.

"Ouvrez des écoles et vous fermerez des prisons" disait Victor Hugo.

Le Général répond "chaleureusement" à Victor Hugo en fermant les écoles (selon l'UNICEF, seulement 27% des enfants du primaire terminent leur scolarité), les universités (fermées depuis 1996 pour des raisons de sécurité) et réouvrant des prisons pour mieux "éduquer" les audacieux assoiffés de liberté.

Selon Robert Templer, analyste du International Crisis Group de New York, "la principale préoccupation du général est d'assurer sa survie politique et d'avoir suffisamment d'argent pour la faire perdurer".

Vous l'aurez compris, le Général Than Shwe fait partie de ces dictateurs dont la seule ambition est de faire avancer l'humanité à reculons.

Aug San Suu Kyi, Leader du NLD et Prix Nobel de la Paix.

Figure emblématique de l'opposition birmane et symbole de la lutte non violente pour la liberté et la justice au Myanmar, Aug San Suu Kyi dirige "virtuellement", de sa résidence surveillée, la Ligue Nationale pour la Démocratie NLD (National League for Democracy), parti démocratique opposé à la dictature en place. Assignée à résidence depuis une dizaine d'années, l'exercice de son activité politique est bien naturellement limité. D'un courage et d'une ténacité exemplaire, elle dédie sa vie à la réforme démocratique d'un des pays les plus répressifs du monde. Son action non-violente et sa liberté de pensée ont été saluées par la scène internationale par l'obtention du Prix Sakharov du Parlement Européen en Juillet 1991 et du Prix Nobel de la Paix en Octobre 1991.

Cette "Mahatma" (grande âme en indi) rêve depuis longtemps de voir les libertés fleurir dans son pays. Liberté d'expression, de mouvement, de pensée...du fin fond de sa villa surveillée, elle en rêve intensément...Elle ose croire, elle espère...Elle continue, sans relâche et avec une détermination phénoménale, son combat pour l'instauration de la liberté et la démocratie dans son pays...

Cette lutte pour la liberté fait de Aug San Suu Kyi, l'une des personnalités politiques les plus authentiques de ce siècle.

Déclarations de Aug San Suu Kyi :

Son fils Alexander, en recevant pour elle le prix Sakharov du Parlement Européen en juillet 1991, a précisé :
"Ma mère vous aurait dit qu'elle accepte ce prix, non pas en son nom, mais au nom des hommes, des femmes et des enfants birmans. Ceux qui, à l'heure où je vous parle, continuent, pour la cause de la démocratie, de sacrifier leur bien-être, leur liberté et leur vie". (Le Monde 12 Décémbre 1991)

Dans le texte qu'elle a transmis au Parlement européen, elle indique par ailleurs :
""On ne peut se contenter d'invoquer la liberté, la démocratie et les droits de l'homme.
Il faut nous unir dans la volonté de poursuivre notre combat, nous montrer prêts à faire des sacrifices au nom de vérités durables, prêts à résister au pouvoir corrupteur de la cupidité, de l'esprit de vengeance, de l'ignorance et de la peur".

Bibliographie :

  • Se libérer de la peur, Aung San Suu Kyi, Edition des Femmes, 1991.
  • Nationalisme et littérature en Birmanie, Aung San Suu Kyi, Editions Olizane, 1996.
  • Aung San Suu Kyi, demain la Birmanie, Jean-Claude Buhrer & Claude B. Levenson, Editions Philippe Picquier, 2003

Pour en savoir plus : www.desrevespleinlemonde.com

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