Quatorzième anniversaire
des élections de 1990
Le 27 mai 1990, se tenaient en Birmanie les premières élections depuis 1960.
Entre temps, le 2 mars 1962, le Général Ne Win avait pris le pouvoir par un
coup d'Etat mettant un terme à quatorze ans de démocratie. La NLD, le parti
d'Aung San Suu Kyi, remportait alors 82 % des sièges, 392 sur 485.
Mais malgré ce plébiscite populaire, les militaires n'ont jamais lâché les
rênes du pouvoir depuis quarante deux ans !
Pourtant, il est important de rappeler que mêmes dans les villes de garnisons,
la Ligue Nationale pour la Démocratie avait remporté l'immense majorité des
suffrages, au grand dam des généraux. Ne Win lui-même, candidat prés de Rangoun,
etait battu par le propre cousin d'Aun San Suu Kyi, Sein Win, aujourd'hui
Premier Ministre du Gouvernement en exil, le NCGUB, qu'Info Birmanie a eu
le plaisir et l'honneur d'accueillir à Paris les 19 et 20 avril dernier, comme
nous l'avions déjà fait plusieurs fois dans le passé.
On le comprend, cette date du 27 mai est des plus symboliques pour le mouvement
démocratique birman. Il y a quatorze ans, celui-ci se voyait en effet acquérir
une légitimité incontestable qui lui confère encore aujourd'hui un statut
différent de celui de la plupart des oppositions aux multiples dictatures
de la planète.
C'est cet anniversaire des élections de 1990 qu'ont fêté ce matin 300 membres
de la NLD réunis, autour de députés élus à l'époque, au siège de leur parti,
en demandant à la junte d'enfin en reconnaître le résultat.
"Nous avons été humiliés devant le monde entier. Il y a désormais une tache
noire et indélébile dans l'histoire de la Birmanie", a ainsi déclaré le président
de la NLD, Aung Shwe. "Ceux qui refusent le résultat des élections sont ceux
qui ne veulent ni changement ni réforme. La NLD déclare que les crises politique,
économique et sociale du pays ne peuvent être résolues qu'en permettant
au
parlement composé des élus mandatés par le peuple de siéger".
Les militants ont ensuite observé une minute de silence à la mémoire de
leurs amis morts dans la lutte pour la démocratie. A l'extérieur, un haut-parleur
diffusait des chants pro-démocratiques, tandis que des hommes des renseignements
militaires prenaient des photos des participants et que des policiers anti-émeutes
et des soldats étaient positionnés non loin de là…
Rien de nouveau sous le ciel de Birmanie, en somme.
De notre coté, nous vous proposons deux textes de démocrates birmans évoquant
le comportement de la junte et l'importance de revenir vers un processus de
dialogue et, à terme, de démocratisation.
Etude de la stratégie
politique de la Junte
Source: The Irrawady, le 26 avril 2004
Par Min Zin
Le régime militaire birman est passé maître dans l’art de combiner des mesures
oppressives d’une extrême sévérité avec des offensives politiques destinées
à mettre en échec le mouvement d’opposition et à désamorcer la pression internationale.
Un bref historique des manœuvres et stratégies utilisées par le régime illustre
cette constatation :
- Les tueries de 1988 et les violences pratiquées à large échelle ont fait
suite à un coup militaire et à la promesse de nouvelles élections.
- Les mesures répressives contre la LND suite aux élections de 1990 et le
stratagème de la Convention Nationale en 1993.
- De nouvelles mesures répressives incluant la deuxième assignation à résidence
pour la leader Aung San Suu Kyi en 2000 et la propagation de pourparlers secrets
avec elle en 2001.
- La résurgence de l’oppression des membres de l’opposition avec, comme
apogée, la violente attaque menée contre le convoi de Suu Kyi à Depayin,
le 30 mai dernier.
Et maintenant, la " Feuille de Route " initiée par le Premier Ministre Gen
Khin Nyunt. Leurs stratégies semblent modérées, mais elles sont manifestement
calquées sur les tactiques exposées dans " L’Art de la Guerre " de Sun Tzu.
Cependant, les militaires ne savent plus comment renouveler cette stratégie.
Les Généraux birmans ont souvent du mal à estimer la nature des bénéfices
qu’ils retirent de la répression, exerçant leur politique d’endiguement contre
l’Opposition et la Communauté Internationale. Le problème est qu’ils ont estimé
que des négociations n’apporteraient rien à leurs intérêts; c’est la raison
pour laquelle, leurs actions politiques ne sont jamais motivées par un réel
désir de modifier le statu quo. Pourtant, la profonde confiance placée dans
la politique d’endiguement et le refus de prendre des engagements, même minimes,
pour une mutation du pouvoir, affectent constamment leur stratégie.
En 1990, les résultats des élections étaient loin de ceux attendus par la
Junte. La NLD a remporté une victoire nationale, malgré l’assignation à résidence
de sa leader Aung San Suu Kyi.
Par ailleurs, après quelques réussites économiques et le succès de la politique
de " containment " pratiquée à l’encontre de la NLD lors de la Convention
de 1993, les généraux ont surestimé leur puissance et ont libéré Suu Kyi,
sans avoir préalablement amorcer de changement politique. Un renversement
de situation s’est produit quand la NLD s’est retiré de la Convention et que
Suu Kyi a renouvelé son appel aux sanctions. Lorsque les deux parties se
sont trouvées dans l’impasse, les militaires ont résolu le problème en plaçant
Suu Kyi sous assignation à résidence pour la seconde fois en 2000.
Comme les critiques internationales contre les mesures répressives du régime
s’intensifiaient, les généraux, en 2001, se sont engagés dans un nouveau jeu
politique, déclarant qu’ils étaient en pourparlers avec Suu Kyi. Sans conclure
aucun accord avec elle, et dans la continuité des mesures destinées à rétablir
la confiance, la Junte a décidé de libérer Suu Kyi espérant que les sanctions
occidentales seraient levées et que les programmes d’aide seraient rétablis.
Les militaires espéraient que l’endiguement à l’encontre de Suu Kyi pourrait
se faire comme pour les insurgés issus de minorités ethniques, simplement
en engageant une trêve et en promettant une diminution de l’intensité du conflit.
Toutefois, leurs manœuvres et leurs tactiques viciées n’ont pas permis d’atteindre
les résultats escomptés étant donné que Suu Kyi, qui n’a jamais adopté la
position " attendre et voir " avec le régime, a lancé une campagne vigoureuse
pour étendre son influence politique dans le pays en mobilisant des partisans
et en construisant une morale politique. Les Etats occidentaux ont loué son
courage et se sont refusé à récompenser les généraux pour sa libération tant
que des changements substantiels n’auront pas lieu. C’est à cette période
que les généraux ont relevé leurs manches, une fois de plus, et ont attaqué
le convoi de l’opposition, le 30 mai dernier, à Depayin, sous couvert d’une
émeute populaire.
Dans le but d’effacer ce souvenir, le régime a tenté une transformation
de surface en nommant Khin Nyunt Premier Ministre et en l’autorisant, en
août dernier, à diffuser sa " feuille de route " pour la démocratie. La première
étape de ce plan est la réunion de la Convention Nationale qui est chargée
d’élaborer une nouvelle constitution pour le pays. La Convention avait déjà
été réunie entre 1993 et 1996 mais fut ajournée suite au départ de la NLD
qui en dénonçait les principes.
Le nouveau Premier Ministre est parvenu à persuader presque tous les groupes
ethniques (ceux qui ont signé un accord de cessez-le-feu et les autres) de
prendre le train de la feuille de route. De plus, le régime a tenté de promouvoir
son élan légitimationiste auprès de puissances régionales comme la Thaïlande
ou la Chine; cela semble évident au regard du Processus de Bangkok, un forum
international initié par la Thaïlande pour discuter de l’avenir politique
de la Birmanie. Les généraux paraissent confiants dans le fait que leur nouveau
jeu politique redonne un nouveau souffle aux apologistes et aux lobbyistes
soutenant le régime, incluant d’anciens dissidents nouvellement convertis
; selon eux, ce nouvel élan pourrait motiver la communauté internationale
à soutenir la feuille de route ou, au moins, à lui laisser le temps de progresser.
Si ces manœuvres fonctionnent, le mouvement d’opposition et ses alliés internationaux
pourraient être marginalisés.
Plus tard, le régime a fixé la date du 17 mai pour la réunion de la Convention.
Toutefois, les leaders de la NLD récemment libérés, ont déclaré que le parti
maintiendrait sa position à l’égard de la Convention si le régime n’opère
pas de changements substantiels. Le régime a commencé à s’agiter à propos
de la libération de Suu Kyi. Leur plan et La feuille de route, qui semble
être dans l’impasse, pourrait se révéler être une autre étape dans la politique
d’endiguement contre l’opposition.
La semaine dernière, la junte a déclaré que la Convention Nationale se tiendrait
en accord avec les objectifs et les principes procéduraux observés lors de
la précédente Convention qui fut un échec. De plus, Rangoon a demandé au gouvernement
thaïlandais de reporter la deuxième réunion du Processus de Bangkok. Cette
réunion, impliquant des diplomates asiatiques et européens, était initialement
programmée pour les 29 et 30 avril.
Ces événements révèlent que la Junte ne compte pas prendre d’engagement
auprès des forces en présence, nationales ou internationales, en promettant
une solution politique viable et en assurant de s’y tenir. Les Généraux n’acceptent
les négociations que pour renforcer leur puissance et leur sécurité, car "
en matière de guerre, le coût de la faiblesse est la défaite totale. " Quand
ils ne sentent pas en sécurité, ils gagnent du temps pour se regrouper comme
une armée qui attend du renfort. Tous les processus construits sans tenir
compte de cette logique apporteront au régime plus d’espace pour manœuvrer
et plus de temps pour devancer la transition démocratique.
Etant donné la situation, le régime devra choisir l’un des trois scénarios
suivants.
- Le premier est de mener à bien la Convention à court terme, avec ou sans
la participation de la NLD, afin que les Généraux puissent bénéficier d’une
légitimité constitutionnelle pour jouer un rôle déterminant dans le futur
système politique. Rangoon espère que les changements superficiels qui interviendront
lui permettront d’assurer la présidence de l’ASEAN en 2006. Mais dans ce cas
de figure, les chances du régime d’obtenir une approbation nationale et internationale
sont minimes.
- Le deuxième scénario consiste à jouer le jeu du chat et de la souris avec
la Convention, même si celle-ci s’effectue selon leur propre feuille de route.
Les généraux vont tenter de gagner du temps, en prétextant diverses excuses,
comme l’absence de compromis entre les minorités ethniques ou la défiance
de la NLD. Le régime pourra ainsi perpétuer le cercle vicieux de la violence
et de la fraude politique.
- La troisième possibilité est de maintenir la Convention tout en tenant
simultanément des pourparlers avec la NLD. Au mieux, ils pourront déclarer
être prêts à apporter des modifications à la Convention afin de persuader
le parti d’y assister, donnant ainsi une impression de flexibilité. Cette
logique aurait pour seul but de gagner du temps tout en maintenant le statu
quo.
Aucun de ces trois scénarios n’apporte de solution satisfaisante pour sortir
de l’impasse. Aucun ne garantit l’entrée du pays dans une phase de transition.
Le résultat pourrait consister en un marasme économique, politique et humanitaire
qui mettrait le régime et le pays en échec.
Maintenir le Processus
de Bangkok sur les rails
Source: Bangkok Post, le 21 Avril 2004
Myint Shwe, Maître en sciences politiques à l’université de York à Ontario
au Canada, est journaliste au Bangkok Post.
La Thaïlande a beaucoup à gagner, en matière économique ou de crédibilité
politique, en encourageant Rangoon à respecter les sept grandes étapes de
la Feuille de route. " Tu peux apporter de l’eau à un cheval, mais tu ne peux
pas le forcer à boire " Ce proverbe s’avère particulièrement vrai lorsqu’on
négocie avec des " fuzzy fellows " (partenaires incertains). Le gouvernement
militaire en place en Birmanie appartient à cette catégorie. Ce proverbe nous
apprend deux choses : qu’il ne faut pas se réjouir trop vite quand quelque
chose commence bien et qu’on ne peut pas exercer un contrôle total sur une
situation imprévisible.
La junte birmane a maintenu ses voisins dans une telle incertitude, qu’il
leur est difficile de l’inclure dans des projets régionaux. En Août dernier,
la Thaïlande a sauvé un processus birman de transition politique qui était
gravement en péril. Juste après l’imposition de sanctions économiques adaptées
par les Etats Unis, Bangkok a demandé à Rangoon de mettre en place un plan
tangible pour l’avènement d’une transition démocratique.
En Décembre, les dirigeants thaïlandais ont organisé une rencontre afin
que les généraux birmans puissent présenter leur projet de démocratisation
devant des spectateurs sceptiques venus d’une douzaine de pays. Rangoon y
envoya Gen Khin Nyunt, son soldat le plus méritant, en guise de Premier Ministre.
Il exposa une stratégie en sept points pour la transition politique, la "
feuille de route " birmane. La réunion de Décembre a inauguré ce que les observateurs
appelleront le processus de Bangkok.
" Nous sommes sur les rails, dans la bonne direction " a déclaré, à plusieurs
occasions, le ministre birman des affaires étrangères Win Aung, afin d’assurer
l’engagement de son gouvernement pour la démocratie en Birmanie.
Ces derniers mois, l’optimisme était aussi d’actualité du côté thaïlandais.
Comme Bhanravee Tansubhapol l’a écrit dans le Bangkok Post : " La deuxième
rencontre du processus, initialement prévu au milieu de l’année devrait pouvoir
se tenir en Avril au regard de l’amélioration des conditions en Birmanie.
"
En effet, la situation évolue de manière encourageante à Rangoon. La junte
est sur le point de conclure des accords de cessez-le-feu historiques avec
de nombreux groupes d’oppositions issus des minorités ethniques, les Karens
étant le dernier groupe important n’ayant pas conclu d’accord.
Selon le Rapporteur Spécial des Nations Unies Razali Ismail, de retour
de son 12ème voyage à Rangoon, la leader de l’opposition Aung Saan Suu Kyi
semble être prête à négocier avec les généraux afin de permettre des changements
historiques. Initialement, le Premier Ministre Thaksin Shinawatra prévoyait
la libération de Suu Kyi en Octobre, avant le prochain sommet Asie-Union Européenne
(Asem), dont la Birmanie (comme le Cambodge et le Laos) ne fait pas partie.
En accueillant le Processus de Bangkok, la Thaïlande fait subir un test
décisif à sa politique étrangère régionale. Dans un contexte plus large,
il sera révélateur du bien fondé de la Politique d’Engagement Constructif
de l’ASEAN en Birmanie, qui est souvent mise à mal par les médias occidentaux.
Des enjeux importants
L’issue de certaines grandes questions dépendra également du bon déroulement
du processus et du bon vouloir du régime birman. La Birmanie devrait prendre
la tête de l’ASEAN (Association of Southern-East Asian Nations) pour l’année
2006. L’organisation souhaite voir le régime régler son problème de légitimité
avant cette date.
La première réunion du processus, qui a essentiellement consisté en un exercice
de relation publique pour Rangoon, fut tout juste acceptée par la communauté
internationale étant donné les antécédents de la junte en matière de retards
et de prise de mesures oppressives. Afin que la deuxième réunion, qui devait
se tenir en avril, se déroule correctement, le ministre des affaires étrangères
birman doit apporter des propositions précises allant dans le sens de la libéralisation
politique. Lassée par les ruses et les retards du passé, la Communauté Internationale
insiste pour mettre en place un agenda afin d’encadrer la stratégie en sept
points de la junte.
Cet agenda devrait être suivi entre la seconde moitié de 2004, à partir
de la convocation de la Convention Nationale par Win Aung, et mi 2006, quand
la Birmanie devrait prendre la tête de l’ASEAN. Cela prendra environ deux
ans, une période réduite pour réaliser les sept étapes de la feuille de route.
L’apogée du processus doit être le transfert du pouvoir politique à un gouvernement
civil nouvellement élu. Le Processus de Bangkok doit être considéré comme
une forme d’action diplomatique pacifique, dans laquelle un hypothétique dialogue
doit s’organiser, hors d’atteinte des groupes de pression. Les relations avec
Rangoon ont lieu en coulisses des grandes rencontres multilatérales où les
dirigeants birmans et le reste de l’ASEAN peuvent dialoguer. Ces réunions
sont celles de l’ASEAN, de l’ASEM et du Forum Régional de l’ASEAN.
Larry Jangen, analyste de l’Asie du Sud-Est pour la BBC, pense que le Processus
de Bangkok est lancé sur deux rails. Le premier relie Rangoon à Suu Kyi et
le second, Rangoon et la communauté internationale basée en Thaïlande.
En effet, Bangkok offre un lien entre Rangoon et les observateurs occidentaux
de la Birmanie, anciens partisans de sanctions économiques à l’encontre du
régime, qui pourraient devenir favorables à une aide à la Birmanie, s’ils
sont satisfaits des progrès accomplis.
Tan Razali Ismail, quant à lui, représente le lien entre la junte et ses
opposants nationaux, principalement à Aung San Suu Kyi. Le Ministère des affaires
étrangères thaïlandais et Razali Ismail, Rapporteur Spécial de l’ONU en Birmanie,
peuvent affirmer leur rôle de médiateur dans le processus de démocratisation,
mais pour se faire, ils devront être tolérés par Rangoon. Bangkok est sensible
et attentive à la malice des généraux. Quand les reporters de la BBC basés
à Bangkok ont essayé de vérifier les rumeurs portant sur la libération prochaine
de Suu Kyi, le porte parole du ministère des affaires étrangères thaïlandais
les en a dissuadés.
L’expérience de la première réunion nous indique que les futures grandes
rencontres seront une arène pour promouvoir les résultats de chaque étape
auprès des donneurs potentiels, qui seront attentivement sélectionnés en accord
avec Rangoon. Les participants devraient demander quelques détails ou précisions,
mais uniquement dans un but constructif. Finalement, c’est le jeu de Rangoon
et on joue selon ses règles.
Cependant, tout le monde n’y participe pas ; les Etats-Unis proclament ne
pas souhaiter prendre part au second round des négociations internationales
sur la Birmanie. L’ambassadeur américain en Thaïlande, Darryl Johnson, a déclaré
que Washington ne changerait pas de position à l’égard du gouvernement militaire
birman, tant que de réels progrès vers la démocratie ne seront pas accomplis.
Toutefois, cela contredit la déclaration de G.W Bush lors du dernier sommet
de l’APEC ( Asia Pacific Economic Cooperation ) où le Président américain
s’est avéré satisfait des efforts du Premier Ministre thaïlandais en vue
de guider la Birmanie vers la démocratie, même si son approche se différencie
de celle des occidentaux.
Désormais, les attentes officielles des Etats-Unis à l’égard de la junte
se limitent à l’implication officielle d’Aung San Suu Kyi dans tout projet
politique. Rangoon a déclaré qu’elle entendrait la demande, mais n’a pas toujours
pas donné satisfaction aux Etats-Unis.
La Norvège, la Belgique et la Suisse ont manifesté un intérêt concernant
le second round des négociations. La participation du Royaume Uni est aussi
souhaitable, compte tenu à la fois de ses liens historiques particuliers et
de son rang de deuxième investisseur mondial en Birmanie. Mike O’Brian, le
sous secrétaire du bureau des affaires étrangères londonien chargé de la
politique en Birmanie, a déjà manifesté un enthousiasme prudent à l’égard
de la situation en Birmanie.
Le Canada, réputé pour être une " puissance moyenne " et un " citoyen actif
", est favorable à des approches alternatives en Birmanie, comme il l’avait
été au sujet de l’Irak, lorsqu’il a suspendu son traditionnel partenariat
avec l’axe Washington-Londres.
Les dirigeants thaïlandais devraient faire tous les efforts possibles afin
d’assurer, lors de la prochaine échéance, la présence de toutes les nations
concernées.
Les encouragements Thaïlandais
La Thaïlande s’est largement investie financièrement, politiquement et personnellement
en faveur des intérêts du régime. La Stratégie de Coopération Economique (
ECS ) inaugurée en novembre dernier à Bagan en Birmanie, symbolise l’avènement
d’un vieux rêve, qui fait de la Thaïlande le centre économique de l’Asie du
Sud-Est péninsulaire avec le Laos, le Cambodge et la Birmanie comme satellites.
L’an dernier, le commerce avec la Birmanie a rapporté 1.23 milliards de $.
La Thaïlande a pu réaliser des surplus commerciaux grâce au Laos et au Cambodge,
mais pas à la Birmanie, avec qui elle a pourtant conclu un accord d’approvisionnement
gazier. Cependant, la Thaïlande s’est réappropriée des droits de pêche dans
les eaux birmanes jusque là suspendus. Si la transformation politique attendue
se produit, de nouvelles faveurs seront accordées et d’autres étapes vers
l’intégration économique pourront être franchies.
Mais, la Thaïlande mène une sérieuse compétition pour le marché birman avec
Singapour, les Etats-Unis, la Chine, la Corée du Sud, l’Inde et le Japon qui
surveille de près les dynamiques politiques birmanes à la recherche d’une
opportunité de s’y immiscer.
Si tout se déroule comme prévu, les actuels dirigeants thaïlandais seront
considérés comme les co-architectes de la grande réforme politique. La méfiance
historique entre les deux pays pourrait bien disparaître. L’influence du Premier
Ministre thaïlandais va s’accroître dans la région et au-delà sur le modèle
d’anciens hommes d’Etat de Singapour et de Malaisie, Lee Kuan Yew et Mahathir
Mohammed. Quelles sont les chances de succès du processus de Bangkok ?
Il existe, à l’ouest de puissants adversaires au processus. Le 2 mars 2004,
témoignant devant le Sénat américain, un puissant sénateur, Mitch McConnell,
a critiqué le Premier Ministre Thaksin Shinawatra, déclarant que son soutien
au gouvernement militaire de Birmanie était un " comportement bizarre ". McConnell,
Président de la Commission des Crédits Budgétaires au Sénat américain, allégua
que la politique de Thaksin était influencée par les investissements de sa
famille en Birmanie. Il cita une concession accordée afin d’installer 5000
stations de réception satellite en Birmanie.
Mc Connell a déclaré " Thaksin semble d’avis de na pas mettre en place
de sanctions. Il a initié, en marge du Processus de Bangkok, un forum international
en Birmanie, qui a été fortement marqué par l’absence de Suu Kyi et ses partisans
à la table des négociations. Ils sont toujours détenus en Birmanie. ".
Les attaques de Mitch McConnell et de ses partisans pourraient être fatales,
dans la mesure où elles pourraient mener le Processus dans l’impasse.
La société civile thaïlandaise ne manifeste pas non plus explicitement son
approbation à l’égard du processus. Une semaine plus tard, le Sénateur Kraisak
Choonhavan, Président de la Commission des Relations Etrangères au Sénat thaïlandais,
s’est fait l’écho des déclarations de Mitch McConnell, lors d’une conférence
de presse de la FCCT. Pornpimon Trichot, une académicienne de l’Institut
des Etudes Asiatiques à l’université de Chulalongkorn, qui a étudiée la
Birmanie pendant plus d’une décennie, est soucieuse de ne pas entraîner un
rejet pur et simple des méthodes et projets du gouvernement thaïlandais.
" La Thaïlande tente de résoudre ses propres problèmes, en matière de protection
des réfugiés, de trafics de drogue et de surplus de population dus aux conflits
internes en Birmanie(…) Il y a environ deux millions de birmans en Thaïlande
", a-t-elle dit. " On ne peut pas changer la junte du jour au lendemain. Donc,
je pense sincèrement que nous devons interagir avec la Birmanie autant que
possible. La Thaïlande a intégré la Birmanie dans l’ASEAN en 1997(… ) Mais,
la Birmanie n’a jamais fait confiance à personne. " a-t-elle concédée, présentant
un livre écrit par l’intellectuelle birmane Maung Aung Myoe et intitulé "
Ni ami, ni ennemi ".
Encore loin des réjouissances
Le processus consistant à établir une relation de confiance entre la junte,
l’opposition et les différentes minorités ethniques, est loin d’être achevé.
Aung San Suu Kyi a déjà expliqué le revirement de sa position, qui a évolué
de la confrontation à la coopération, à la grande satisfaction de ses partisans
dans le pays comme à l’étranger. Les groupes d’opposition birmans en exil
anéantissent le Processus en posant des conditions irréalistes.
Par ailleurs, la junte ne devrait pas être considérée comme complètement
acquise au Processus de Bangkok. Le régime abrite de nombreux faucons myopes
à des grades plus ou moins élevés. Le Premier Ministre birman, le Général
Khin Nyunt, l’architecte du plan en sept points, est entouré par ses supérieurs
et ses rivaux. La Birmanie peut résister à une opinion mondiale défavorable.
La preuve en est, l’impact des dernières sanctions américaines, qui ont suffi
à exacerber l’esprit d’invincibilité des faucons et la lenteur des négociations
de cessez-le-feu avec les karens.
Tous ces facteurs rendront la première étape du Processus de Bangkok, la
Convention Nationale, difficilement réalisable. En tout état de cause, si
la junte de Rangoon peut être comparée à un cheval, les leaders thaïlandais
ont réussi à l’amener jusqu’à l’eau, mais ils n’ont pas encore réussi à le
faire boire. Pour ainsi dire, le temps du Champagne est encore loin.