Birmanie : deux ans après les élections, l’armée demeure en position de force

Rangoun, le 8 novembre 2017

Malgré la victoire écrasante de la Ligue Nationale pour la Démocratie (NLD) il y a deux ans, le 8 novembre 2015, l’armée demeure en position de force en Birmanie. Les militaires conservent 25% des sièges du parlement, et sont à la tête de trois ministères clés : l’intérieur, la défense et les frontières. La mainmise des militaires sur les questions de sécurité est particulièrement inquiétante, et la marge de manœuvre de la Ligue Nationale pour la Démocratie reste restreinte. Si les évolutions en matière de liberté sont notables depuis le début de la transition démocratique en 2011, les violations des droits de l’homme restent courantes en Birmanie et l’impact sur la transition démocratique se fait clairement ressentir, dans un pays où le gouvernement élu ne contrôle pas l’armée.

En atteste la campagne de nettoyage ethnique dont sont victimes les Rohingya : l’armée birmane continue de mener ses opérations en toute impunité. Malgré la publication de plusieurs rapports basés sur des témoignages de réfugiés dénonçant des crimes contre l’humanité, l’armée a pu mener ses opérations qui ont mené 607 000 personnes[1] – majoritairement Rohingya – à fuir la Birmanie pour le Bangladesh.

D’autre part, les combats entre les forces gouvernementales armées et les groupes ethniques armés perdurent dans l’État Kachin ainsi qu’au nord de l’État Shan. L’armée n’hésite pas à utiliser de l’artillerie lourde, parfois à proximité des civils, premières victimes des conflits. Cette zone compte près de 100 000 déplacés internes (IDP). La société civile y dénonce de graves violations des droits de l’homme de la part des forces de sécurité birmanes.

Le refus de coopération du gouvernement civil birman avec une mission « d’établissement des faits » mandaté par l’ONU dans les États d’Arakan, Kachin et Shan, nous éloigne toujours plus d’un accès à la justice pour les victimes, mais aussi des perspectives de paix.

Si un nouveau cycle du processus de paix a été lancé par Aung San Suu Kyi avec la Conférence de Panglong, en août 2016, ses limites sont vites apparues. La participation des groupes ethniques armés aux négociations est conditionnée à la signature de l’accord de cessez-le-feu d’octobre 2015, accord dont les termes sont dénoncés par plusieurs groupes ethniques armés qui refusent de le signer.  D’autre part, l’espace accordé aux partis politiques et à la société civile est de plus en plus restreint.

Les femmes ont été largement exclues du processus de paix, notamment de la conférence de Panglong. Le viol continue à être utilisé par les forces armées comme instrument de répression, dans l’État d’Arakan mais aussi dans le reste du pays. Par ailleurs, il n’existe toujours aucune loi protégeant les femmes des violences domestiques.

Si des réformes positives ont eu lieu en matière de libertés, certaines lois répressives dont les militaires étaient friands pour prévenir toute forme de contestation sous la dictature continuent d’être utilisées. Ainsi, la Loi sur les Associations Illicites est souvent utilisée par l’armée birmane pour emprisonner arbitrairement des personnes issues des minorités ethniques et des zones affectées par les conflits. D’autre part, la Birmanie reste un lieu hostile pour les journalistes et les défenseurs des droits humains. Les attaques en diffamation sous l’Article 66(d) de la Loi des Télécommunications contre les journalistes se sont multipliées, ce qui invite ceux-ci à l’autocensure.

Enfin, la politique économique de la LND a pour objectif d’attirer les investisseurs étrangers. Pourtant, il est primordial que le cadre juridique en vigueur soit réformé avant d’accueillir de nouveaux investisseurs, afin de permettre une réelle protection des droits sociaux et environnementaux.

Il est certain que la LND fait face à des défis colossaux après des décennies de juntes militaires. Néanmoins, l’objectif de réconciliation nationale entre le gouvernement civil et l’armée birmane semble primer sur les autres. Il est pourtant essentiel qu’aucun acteur ne soit marginalisé par le processus, afin de pouvoir réellement avancer vers la paix et la démocratie.

 

[1] UNHCR, le 28/10/2017

 

Contact presse 
Camille Cuisset, coordinatrice d’Info Birmanie (actuellement à Rangoun)
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