A l’écoute des voix birmanes – Aria, volontaire Info Birmanie

J’ai découvert la Birmanie en écoutant les voix birmanes. Immergée dans la lutte quotidienne d’une petite ONG locale travaillant pour la défense des droits humains et la construction d’un Etat inclusif, je me suis retrouvée propulsée dans une réalité méconnue. Dans les tea shop des rues de Rangoon, autour de tasses de thé vert et de café sucré j’ai rencontré des citoyens concernés, des activistes menacés, des chercheurs de l’ombre, des religieux modérés, tous défenseurs des droits humains. Au détriment de leur sécurité et de leur confort, leurs voix se soulèvent contre le nationalisme exacerbé, elles prônent un Etat égalitaire, elles défendent les droits des Rohingya, et surtout, elles questionnent, sans cesse, le pouvoir, la politique, le monde. Au centre d’une nébuleuse insoupçonnée, au cœur d’un réseau jeune et bouillonnant auquel peu de personnes ont accès, j’ai voulu comprendre ces voix passionnées. Elles travaillent chaque jour à la construction d’une Birmanie en paix, pourtant de nombreuses personnes interviewées sont surprises de mon écoute : « Personne ne s’intéresse vraiment à nous au niveau des médias internationaux, on est sans doute pas les bons sujets pour écrire des storys » observe Joseph Wah, qui travaille actuellement pour le bureau à Yangon de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme et qui a coordonné l’organisation du Myanmar Youth Forum en 2016.

Cet article a pour objectif de lever le voile qui s’abat sur des voix trop peu entendues et écoutées. Il s’inscrit dans un travail de recherche plus général sur la compréhension de la crise dans l’Etat d’Arakan et la situation des Rohingya par les organisations de la société civile birmane.

L’escalade de la violence

25 Août 2017, Etat d’Arakan, Birmanie: Attaque de plusieurs postes de police et d’un camp militaire, perpétrées par des individus soupçonnés d’être lié à l’Arakan Rohingya Salvation Army (ARSA), un groupe qui a récemment émergé appartenant à la minorité musulmane Rohingya. Une douzaine de personnes sont tuées. La réplique des forces de sécurité est violente, elles lancent une série d’opérations militaires qui provoque la fuite de plus d’un demi-million de Rohingya vers le Bangladesh. Relayée par les médias internationaux, la crise a attiré les regards du monde sur la situation des Rohingya, dont les droits humains sont violés depuis des décennies. Le Conseil d’État pour la paix et le développement, organe gouvernemental birman, rejette l’existence d’un groupe ethnique distinct nommé « Rohingya ». Il ne les reconnaît pas comme l’une des 135 « races nationales » mais les considère comme « résidents permanents », originaires du Bangladesh. À travers l’application de la loi sur la citoyenneté de 1982, la grande majorité des Rohingya ne remplit pas les conditions pour devenir citoyen birman, même si leurs ancêtres résident dans le pays depuis des générations. Les campagnes militaires, les persécutions religieuses ainsi que les violences communautaires obligent des milliers de personnes à fuir régulièrement vers le Bangladesh et des exodes massifs ont lieu en 1978, 1992, 2012, 2016 et en 2017.

Aujourd’hui, les Rohingya sont expulsés de leurs villages. Alors que la saison des pluies rend les chemins impraticables, que leurs maisons brûlent, que des mines antipersonnelles ont été posées, que les bateaux chavirent sur le fleuve Naf et que les camps de réfugiés s’étendent, immenses dans les collines de la frontière bangladaise ; l’ONU dénonce un « nettoyage ethnique » et la Birmanie se divise. Des voix se taisent. D’autres s’élèvent.

Copyright Thet Swe Win. Bangladesh, novembre 2017

Des voix pour comprendre : l’exclusion à la racine du conflit

Selon une étude de la Banque mondiale, l’Etat d’Arakan est l’un des plus pauvres du pays, la pauvreté atteint 78% contre 37.5% au niveau national et le chômage touche 10.4% de la population[1]. En 2015, une chercheuse indépendante[2] qui a fondé une association de recherches en sciences sociales, politiques et économiques, s’est rendue dans l’Etat d’Arakan pour se confronter à la réalité des conditions de vie des Rohingya.

« A cette époque on ne voyait aucun signe de massacre ou de génocide mais leurs droits humains étaient systématiquement violés. Par la police par exemple, qui usait de tous les moyens pour leur soutirer de l’argent, ils n’avaient pas non plus accès à l’éducation ni aux services de santé… »

Si les Rohingya sont systématiquement victimes d’extorsion ou de taxation arbitraire, leur liberté de déplacement est aussi très limitée, que ce soit pour chercher un emploi ou pour exercer des activités commerciales, facteurs qui contribuent à la pauvreté des communautés et à leur exclusion[3].

« […] ces communautés sont exclues, elles n’ont pas accès à d’autres communautés, elles ont des restrictions pour voyager et se déplacer, elles ont donc moins d’opportunités pour améliorer leur conditions de vie, elles vivent juste dans une enclave. » Chercheuse 1.

Les évictions forcées, les confiscations de terres par les autorités locales et la relocalisation d’autres groupes ethniques sur ces mêmes terrains favorisent l’émergence de confrontations entre communautés. Joseph Wah était dans l’État d’Arakan juste avant le 25 août 2017, il a visité de nombreux villages:

« C’est extrêmement pauvre, et maintenant les villages ont brûlé, le gouvernement récupère les terres. Et les Rakhine vont pouvoir utiliser ces terres, ils sont contents, ils sont si pauvres et n’ont aucune opportunité de travail, maintenant ils peuvent avoir de meilleures conditions de vie. »

Les Rohingya ne sont pas la seule minorité à faire face à de nombreuses discriminations. Khin Sandar travaille pour l’ONG Justice Base, elle est originaire d’Arakan et fait partie de la minorité ethnique Kaman, elle organise une aide humanitaire d’urgence avec un groupe de volontaires pour les victimes du conflit actuel. Elle raconte l’histoire de sa famille et la réalité de la situation de cette autre minorité musulmane peu connue:

« J’étais [dans le sud de l’Etat d’Arakan] en 2012, avant les violences, tout allait bien, mais quand j’y suis retournée, ça a été un choc. Les groupes extrémistes, on ne sait pas d’où ils viennent, pas de notre ville, c’est très étrange. Ils ont brûlé les maisons, ont combattu les musulmans, qui ont dû fuir par bateau. […] Mon grand-père, ma grand-mère et ma tante, ils sont dans des camps maintenant. » 

« Nous sommes discriminés de toute part. Les Rakhine, parce que nous croyons en l’Islam, nous considèrent comme des Rohingya et les Rohingya disent que nous sommes Rakhine. »

L’exclusion comme terreau de l’extrémisme ? Instrumentaliser la méconnaissance, créer la peur de l’Autre

« Les Rohingya vont envahir le pays et le Myanmar[4] deviendra musulman ».

Cette phrase reviendra souvent pendant mes interviews, en réponse au « pourquoi ? » de la haine contre les Rohingya. Deux chercheurs[5] racontent l’histoire de la création de la peur de l’invasion par l’anti-héros Rohingya. Selon eux, la construction de la « Nation birmane » s’est réalisée autour de la lutte contre un ennemi, changeant selon les époques. Après l’indépendance en 1948, les musulmans sont devenus une cible importante du processus de « birmanisation ».

« Beaucoup de gens ont peur de l’islamisation, ils pensent que les musulmans vont imposer la Sharia et que les Rohingya veulent créer un Etat islamique dans l’Etat d’Arakan. […] Il y a toujours eu une histoire d’invasion, instrumentalisée par les partis politiques pour regagner du pouvoir. » Chercheur 2.

« La haine contre les musulmans ne date pas d’il y a cinq ans, c’est un sentiment profondément ancré dans la communauté bouddhiste, y compris la communauté d’Arakan. Ils pensent qu’ils ont perdu leurs terres au profit de ces personnes, c’est un sentiment largement partagé » Chercheur 3.

Dans l’Etat d’Arakan, la peur de l’Autre, qu’il soit Rakhine, Rohingya ou membre d’une autre minorité ethnique, est exacerbée et instrumentalisée par les partis politiques, notamment l’Arakan National Party, dans le but de fédérer une majorité de la population. La profonde méconnaissance des autres communautés et le niveau d’éducation général très bas favorisent l’instrumentalisation des opinions.

« La haine contre les Rohingya provient de provocations systématiques par des personnes avec un pouvoir énorme, pour faire croitre le nationalisme. Ils sont très forts pour mobiliser les gens, avec des rumeurs, des pamphlets, puis Internet. » Thet Swe Win, directeur de l’association Center for Youth and Social Harmony.

L’exclusion des communautés Rohingya provoque aussi un environnement propice au développement d’un fondamentalisme religieux. Le rapport de la Commission dirigée par Kofi Annan sur la situation dans l’Etat d’Arakan et publié un jour avant que les attaques d’août n’aient lieu, avait déjà pointé la nécessité de l’accès aux droits basiques tels que l’éducation et la santé pour prévenir les violences et la croissance de l’extrémisme religieux[6].

La chercheuse indépendante 1 raconte son expérience au contact des Rohingya :

 « Oui à Maungdaw, ils étaient influencés par les leaders religieux mais la majorité des personnes veulent pouvoir accéder à une éducation normale. Les leaders religieux ne veulent pas que les filles aillent à l’école parce qu’elles doivent vêtir le niqab, mais à l’école ce n’est pas autorisé, donc ces leaders font pression sur les parents qui finalement retirent leurs filles de l’école. […] Beaucoup d’hommes n’ont pas de bon emploi, un bon travail est celui de leader religieux, les villageois offrent la nourriture, ils ont même un salaire constant. Ils ne peuvent pas trouver le même type d’avantages avec d’autres emplois. Si dans un village il y a 200 ou 300 foyers, il y aura 60-70 leaders religieux. Donc c’est vraiment le problème de l’exclusion, ils ont vraiment peu de choix. Et comme tu es exclu et que tu vis avec autant d’autorités religieuses, cela n’est pas surprenant que tu sois influencé. Si tu peux créer une situation où tu peux avoir accès à d’autres communautés, ce fondamentalisme se réduira sûrement graduellement. »

L’Arakan Rohingya Salvation Army : Insurgés ou terroristes ? Un jeu d’échec politique

La question du terrorisme traverse toutes les discussions. Khin Sandar et la chercheuse 1 remettent en question l’origine terroriste de l’ARSA, labellisé comme tel par le gouvernement, en imputant la responsabilité de l’insurrection aux autorités birmanes :

« On doit comprendre pourquoi le terrorisme peut émerger, si tu augmentes la pression, la nature humaine est de résister et de répondre. Qui crée les terroristes ? C’est le gouvernement du Myanmar, ils mettent les gens en cage». Khin Sandar.

« A cause de cette exclusion et de leur situation désespérée, peut-être qu’un terrorisme est né, peut-être qu’on peut appeler ça une insurrection. Au Myanmar, il y a des situations où les personnes les plus désespérées sont exploitées de plusieurs manières. Oui, ça peut être lié, mais ça peut aussi être créé dans un but politique, tous ces incidents font aussi partie de la situation politique générale au Myanmar, les choses ont l’air d’avoir trop de coïncidences pour croire à des attaques terroristes. » Chercheuse 1.

Malgré certains facteurs pouvant pousser à croire en des liens avec des réseaux terroristes, dont l’origine controversée du leader d’ARSA, Ata Ullah[7], aucune des personnes interviewées ne défend cette théorie, d’autre part largement instrumentalisée par l’armée et le comité d’information du State Councellor. Les attaques d’ARSA sont plus considérées comme une résistance ouverte à l’oppression ensuite manipulée par des acteurs politiques pour défendre des intérêts dépassant de loin un conflit ethnique et religieux entre Rakhine et Rohingya.

 « Une chose est sûre, c’est qu’il existe un groupe qui veut manipuler tout le monde, qui veut reprendre du pouvoir en renversant le gouvernement d’Aung San Suu Kgyi. Ils ne font pas tous partie de l’armée, les grosses têtes de l’armée mais aussi des moines bouddhistes ultra-nationalistes.» Chercheuse 1.

« Ils veulent rendre le nationalisme légitime et naturel, ils sont en train de créer une bombe à retardement. » Myat Thu, membre du Burma Monitor Group.

Thet Swe Win, activiste politique et directeur de l’association Center for Youth and Social Harmony, explique comment l’armée veut renforcer son pouvoir et rester un acteur clé en Birmanie  avec cette crise, devenue un problème national:

« Dans l’Etat d’Arakan, tu ne peux pas aller à un endroit sans le consentement des autorités, ils savent tout, à propos de toi, de ta maison, du nombre de poulets que tu as, ils exercent une surveillance très lourde. Dans ce cas comment expliquer les attaques du 25 août sur les postes de police ? Je veux dire, l’armée birmane, ils sont très forts pour surveiller les gens, ils ont dû le savoir. Nous avons quelques indices sur le fait qu’ils aient eu l’information avant les attaques, ils n’ont rien fait. Mon accusation : ils ont juste laissé faire, ils veulent rendre la situation plus explosive, faire croître le nationalisme. Et les gens vont supporter l’armée qui se bat contre ARSA. C’est un jeu d’échec, ils ont pensé à de nombreuses stratégies ».

Dans ce jeu d’échec stratégique pour des questions de pouvoir et guerre d’influence, si l’armée participe activement à l’escalade de la violence, à l’écart des médias les groupes extrémistes religieux mobilisent dans l’ombre les opinions de la majorité bouddhiste. Au gré des discussions, le nom d’Ashin Wirathu[8] apparait souvent, il aurait été aperçu dans plusieurs aéroports de zones stratégiques du pays :

« Les gens croient tout ce qui vient des moines, ils ont un pouvoir incommensurable. Ici les gens ne croient pas les militaires ou le gouvernement, ils croient les moines. » Joseph Wah.

La face cachée du conflit : Intérêts économiques

Source: Libération, Janvier 2017

Alors que je commençais à démêler ces luttes d’intérêts et que je pensais comprendre les facteurs de la crise, j’ai rencontré le chercheur 3 qui m’a averti dès la première phrase de l’interview que son propos ne se centrerait pas sur les intérêts politiques en jeu mais bien plus sur les causes économiques du conflit. L’Etat d’Arakan est en effet une zone privilégiée pour les investissements, notamment chinois dans le contexte du projet « One Belt One Road » (OBOR) qui vise à recréer une route économique et commerciale depuis la Chine jusqu’en Europe. La Chine n’est pas le seul investisseur étranger dans l’Etat d’Arakan, le port en eau profonde de Sittwe a été financé et construit par l’Inde dans le cadre du « Kaladan Multi-modal Transit Transport Project » dont le but est de relier l’état de Mizoram (nord-est de l’Inde) avec la Baie du Bengale[9].

La zone économique spéciale de Kyaukphyu est créée en 2016[10], port en eau profonde donnant à la Chine un accès à l’océan Indien, elle représente un point stratégique pour de nouvelles voies maritimes, permettant d’éviter le détroit de Malacca bien souvent surchargé. L’enjeu de la terre est ici primordial, si les investisseurs étrangers participent plus ou moins volontairement à la généralisation de l’expropriation des terres des communautés vivant dans l’Etat d’Arakan, l’armée confisque de larges portions de terres au profit d’entreprises privées, pour son propre usage ou celui des cronies – ces hommes d’affaire proches des militaires – , ou pour le développement de grands projets présentés comme relevant de l’intérêt public. Dans la zone de Kyaukphyu, une première série d’expulsions a déjà eu lieu en 2014, sans que les populations concernées soient correctement informées, consultées ni indemnisées.

Depuis août 2017, la destruction et la confiscation des terres des villageois Rohingya fuyant le conflit est systématique.

Après le début du conflit en août, les Rohingya ont dû fuir, ils n’ont pas eu le temps d’emporter quoi que ce soit avec eux, même pas leur carte d’identité. Et selon l’accord avec le Bangladesh, ils doivent montrer ces documents d’identité pour pouvoir rentrer, mais ils ne l’ont pas, ils ne peuvent même pas montrer leur maison, leur terre, c’est pour ça que les militaires brûlent tout. Ils doivent aller à un autre endroit, peut-être qu’ils seront envoyés dans des zones pour musulmans. Et maintenant ils font des plans d’investissements économiques dans ces zones. » Chercheur 3.

« A Sittwe, il y avait un quartier musulman, et après ils ont envoyé les groupes musulmans dans des camps, alors qu’ils étaient là depuis déjà très longtemps. Et les militaires ont partagé la terre entre la communauté d’Arakan, les businessmen… » Chercheur 3.

« C’est pour ça que quand Aung San Suu Kyi décide enfin de visiter Maungdawn[11], elle emmène avec elle les cronies[12], les businessmen, pas la société civile. » Chercheur 3.

Un autre facteur clé du conflit est lié au trafic de drogues. Cet élément est très peu développé par les différents interviewés, ne disposant que de peu de données. Stratégiquement situé, l’Ouest de la Birmanie représente en effet le passage idéal pour le transfert de drogues vers le Bangladesh. Myat Thu a réalisé de nombreuses interviews avec des Rohingya,  ceux-ci racontent comment ils deviennent les passeurs privilégiés de drogues lors de leur fuite de l’Etat d’Arakan vers le Bangladesh. La metamphétamine se vend en effet dix fois plus cher au Bangladesh qu’en Birmanie[13].

L’information, instrument n°1 de la division

Comprendre la crise dans l’Etat d’Arakan suppose avoir un accès à l’information, or la situation est caractérisée par une profonde désinformation, due à l’impossibilité pour les médias indépendants de pénétrer la zone, « pour des raisons de sécurité » selon le gouvernement. Zay Linn Mon, secrétaire général du Yangon Youth network, une association coordonnant les actions de toutes les organisations de jeunes de la société civile, ne cesse de répéter :

« On n’a pas accès au terrain, on ne peut savoir ce qu’il se passe réellement là-bas, on a juste des nouvelles à travers le comité d’information du gouvernement ».

Cette absence d’information est conjuguée à l’irrigation constante des réseaux sociaux et des médias par des informations non vérifiées, biaisées, prenant partie pour l’un ou l’autre des acteurs du conflit. Thet Swe Win exemplifie l’instrumentalisation de l’information par les sources gouvernementales :

« Nous avons besoin d’enquêtes libres et égales, ce n’est pas bon de se contenter d’un seul aspect d’information. Les rapports qui viennent du gouvernement, par exemple, en birman ils disent que les incidents proviennent de l’action de « terroristes Bengali ». En anglais, pour la traduction du même rapport, ils utilisent seulement le mot « terroriste ». En birman ils explicitent que les Rohingya viennent du Bangladesh et qu’ils tentent de rentrer au Myanmar. Ces rapports viennent du Bureau de la Conseillère d’Etat. Ils veulent intentionnellement diviser les gens, ils veulent que les birmans supportent l’armée. »

Facebook devient la première plateforme de diffusion de l’information dans un pays longtemps coupé de toute connexion Internet.

« Quand je travaillais dans l’Etat d’Arakan en 2016 et que je demandais aux gens comment ils savaient ce qu’ils me racontaient, ils me disaient juste qu’ils regardaient sur leur téléphone, sur Facebook. Nous faisions le voyage depuis Rangoon pour avoir exactement la même information. » Joseph Wah.

Lors de mon travail de recherche je ne pouvais m’empêcher de me questionner sur la nécessité réelle de comprendre un conflit alors que des milliers de personnes souffrent quotidiennement. Le manque d’accès à l’information conjugué à des décennies de propagande de la part des différentes juntes, à la construction d’un Etat sur le centralisme bamar – ethnie majoritaire –, ainsi qu’à l’exacerbation de « l’ennemi intérieur » entraine une attitude largement partagée d’inaction et de laissez-faire plus ou moins approbateur de la situation. Lorsque je rencontre Tun Lin Oo, directeur de l’association Loka Ahlinn qui travaille à la promotion de la démocratie locale en Birmanie, celui-ci balaie d’un geste l’ « excuse de la désinformation » :

 « La désinformation n’est plus l’excuse maintenant. L’information est là, elle dépend juste du discours. En fonction de tes croyances tu crois ce que tu veux croire, ils entendent ce qu’ils veulent entendre. »

Joseph Wah appelle lui aussi à diversifier les sources et à rechercher l’information, existante, mais noyée dans le tourbillon de la diffusion massive de toute sorte de faits instrumentalisés.

« Je veux dire à tous, ne croyez pas seulement les informations venant des médias internationaux, ils ont un espace très limité, et il y a beaucoup trop de choses à discuter concernant ce problème, vous avez besoin de plus que ça. »

La qualification de la situation dans l’Etat d’Arakan est le miroir de ces luttes autour de l’information et de son appropriation. Si les Nations Unies et de nombreux acteurs internationaux ont prononcé les mots « génocide » ou « épuration ethnique », les personnes interviewées se questionnent non pas tant sur la validité du terme mais sur ce qu’il se passe réellement sur le terrain.

« Pourquoi les militaires réalisent-ils des opérations ? Une énorme majorité de Rohingya fuit le pays, même si on admet que l’ARSA entreprend de terroriser la population et la police, tu vas essayer de les trouver et de les mettre hors d’état de nuire, tu dois trouver les façons de ne pas provoquer de dégâts sur les autres parties de la société. Il est clair que leur action les menace, ils fuient, leurs villages sont brûlés. Une chose dont je suis sûre est que ce ne sont pas des tueries systématiques, mais peut être qu’ils rentrent dans les villages et qu’ils tirent, qu’ils commencent à brûler les maisons, ils peuvent piller, mais pas dans le sens d’arrêter tout le monde, de les mettre dans des fosses et de leur tirer dessus. Mais la façon dont ils procèdent, en rentrant dans les villages, provoque une situation d’insécurité très forte pour les Rohingya, effrayés, et ils fuient donc. » Chercheuse 1.

« Qui menace vraiment les Rohingya? A la fois l’ARSA et l’armée, l’ARSA parce que si les Rohingya fuient ça permet de faire pression sur le gouvernement birman, et l’armée détruit toutes les preuves de possibles tueries. » Chercheur 3.

« On peut peut-être parler de génocide de la part de l’armée birmane. Mais pas seulement des Rohingya, aussi des Shan, des Karen… ce serait plus des crimes contre l’humanité… » Chercheur 2.

La remise en cause du leadership d’Aung San Suu Kyi

Aung San Suu Kyi lors de son discours le 19 septembre 2017. Source: The Daily Star, 20 Septembre 2017

Dans un pays presque entièrement dirigé par une armée institutionnalisée et enracinée dans le système gouvernemental, le pouvoir de la Ligue pour la Démocratie et de Aung San Suu Kyi est fortement réduit.

« La NLD n’est pas en position de contrôler l’armée, une chose qu’Aung San Suu Kyi peut faire est d’expliquer ce qu’il se passe réellement…seulement je ne suis pas sûre qu’elle le sache, il y a beaucoup de désinformation, je ne sais pas si elle connait la vérité…il suffit de regarder les publications du comité d’information ou Facebook. » Joseph Wah.

Si une grosse majorité de la population bamar soutient encore « The Lady », les voix que j’ai écoutées la remettent sans cesse en question, argumentant sur les multiples possibilités d’action et de prise de position qui pourraient permettre d’apporter des solutions au conflit.

« C’est le moment de critiquer ce qu’elle fait. Comprend-t-elle réellement ce qu’il se passe sur le terrain ? A-t-elle seulement accès à une partie de l’information provenant de l’armée ? Mais a-t-elle réellement la volonté de résoudre le problème ? Est-elle raciste ? […] Ne doit-elle pas protéger les droits des minorités ? Où est l’Etat de droit ? C’était le mot d’ordre de la campagne électorale de la Ligue Nationale pour la Démocratie [NLD]. Ils n’ont jamais rien réalisé. Mais les gens continuent d’y croire. Ils ont créé Aung San Suu Kyi comme une déesse, un leader absolu. Et l’équipe gouvernementale n’a aucune capacité pour diriger le pays.» Thet Swe Win.

« Elle n’a aucun pouvoir pour contrôler l’armée, mais elle a un pouvoir moral immense, elle peut communiquer avec les leaders des différentes communautés. Mais ma suspicion sur ce qu’elle souhaite vraiment date déjà de 2012, elle n’a jamais parlé des Rohingya, elle est une politicienne pas une défenseuse des droits humains, elle-même l’a affirmé. Elle l’a choisi, elle contredit ses valeurs. » Tun Lin Oo.

Lorsque le 19 septembre, après un long silence, Aung San Suu Kyi s’adresse à son peuple et à la communauté internationale, et qu’elle affirme qu’en Birmanie « Tout le monde à accès à la même éducation, aux mêmes droits », elle renforce le sentiment d’abandon et d’incompréhension partagé par les birmans que j’ai rencontré.

« C’est totalement faux et tout le monde le sait. Cela a été très douloureux pour moi d’entendre ça. Un génocide n’est pas seulement tuer des gens, un génocide c’est aussi tuer l’éducation des enfants. Comment peuvent-ils grandir ? Comment peuvent-ils réclamer leurs droits ? » Khin Sandar.

Aung San Suu Kyi est largement critiquée au niveau international pour sa non-gestion de la crise et son silence. Seulement, lorsque j’aborde ce thème, tous me mettent en garde. Dans la balance, la fragile démocratie déjà bien mal en point est sur le point de se briser, la pression internationale ne pourrait être que l’un des nombreux instruments de la stratégie politique d’un groupe extrêmement influent souhaitant regagner le pouvoir.

 « La communauté internationale, ils peuvent faire pression pour le respect des droits de l’homme et la protection des valeurs démocratiques. Mais d’un autre côté, ils doivent vraiment faire attention avec ce complot politique, ce n’est pas aussi simple. Ce groupe [armée et groupes religieux extrémistes] veut exactement ça, détruire l’image et la légitimité d’Aung San Suu Kyi. Donc si la pression internationale, comme les sanctions économiques, visent seulement à affaiblir Aung San Suu Kyi, ce groupe va prendre le pouvoir, les militaires deviennent populaires. La communauté internationale doit faire très attention à la façon dont ils font les pressions. » Chercheuse 1.

 « Si Aung San Suu Kyi a des problèmes, ce n’est pas seulement elle, c’est aussi tous ses supporters, et tout le pays, c’est ouvrir la porte aux militaires. » Joseph Wah.

Des sociétés civiles birmanes en tension                      

Si jusqu’à aujourd’hui les organisations de la société civile (OSC) birmane luttaient contre l’instrumentalisation des minorités religieuses dans des objectifs politiques, la crise dans l’Etat d’Arakan a profondément divisé le paysage des OSC. L’une des premières surprises lorsque j’ai commencé mon travail de recherche a été de découvrir que des OSC de droits humains s’opposaient à ceux des Rohingya. Les quelques organisations qui promeuvent la défense des droits humains dans un sens général font face à un isolement croissant et à des menaces constantes.

« Après 2010, il y a eu un gros boom dans le nombre de OSC, tout le monde voulait être OSC, mais en réalité avec la crise d’Arakan, ils ont changé leurs principes, ils sont devenus nationalistes, il y a peu de personnes qui restent. » Thet Swe Win.

Thet Swe Win raconte ainsi que les activistes qui osent élever la voix et montrer leur visage (pas plus de cinq combattent aujourd’hui activement) deviennent des cibles faciles pour les groupes extrémistes qui s’attaquent aux comptes Facebook, aux business privés et même aux familles.  Les réunions de la petite dizaine d’OSC travaillant sur la crise d’Arakan et les Rohingya sont tenues secrètes et se réalisent à huis-clos, dans des endroits différents à chaque fois. La division s’étend au-delà des OSC directement concernées par la lutte pour les droits humains et touche la société entière. « Il y a beaucoup de haine et de division, ou que tu ailles, les gens sont juste divisés, collègues de travail, au sein même des familles » explique Joseph Wah, qui ne se décrit non pas comme un leader ni un activiste des droits de l’Homme mais comme un citoyen birman, concerné par la situation de son pays.

Face à une image internationale négative, massivement relayée et diffusée, ces citoyens birmans combattent chaque jour et regardent avec espoir les notes que je prends pendant mes entretiens : « C’est important de montrer que certaines personnes défendent les droits humains, réellement, au Myanmar ». Joseph Wah.

« Ils pensent [les autres pays] que tous les birmans sont les mêmes. Nous ne sommes pas les mêmes. Nous travaillons pour que cela se sache. On a besoin de dire qu’il y a beaucoup de gens qui accordent de la valeur aux droits humains, à l’humanité. Une minorité de personnes est réellement extrémiste mais ils sont relayés par la presse. La plupart des personnes n’osent pas élever la voix, si nous parlons, nous serons considérés comme des traitres à la nation. Seulement maintenant c’est le moment de se lever et d’affirmer ce en quoi nous croyons ». Thet Swe Win.

Si le risque de l’isolement étouffe de nombreuses voix, la législation elle-même incite au silence. En effet, la loi anti-terrorisme[14] votée en 2014 ne permet pas de supporter ou de réaliser des actions pro-Rohingya sous peine d’emprisonnement. Malgré ces obstacles, il s’agit maintenant de « réveiller la majorité silencieuse », ces citoyens de toutes ethnicités et religions qui vivent quotidiennement en harmonie.

« Il y a une majorité silencieuse ici, ils ne veulent pas avoir de problèmes, ils veulent juste rester en paix mais ils restent silencieux. Ce que j’essaie de faire c’est de les réveiller, qu’ils se lèvent pour défendre leurs valeurs, et pour défendre leur vision du futur de la société. Je veux qu’ils deviennent des leaders, des citoyens réceptifs. » Thet Swe Win.

Des solutions pour une lutte commune ?

Malgré la complexité de la crise et la compréhension fine des enjeux sous-jacents au conflit, les birmans avec lesquels j’ai discuté proposent des solutions, de court-terme et de long-terme, de véritables actions à mettre en œuvre aujourd’hui et demain pour sauver des vies et construire la paix. La première étape évoquée est la plus urgente, il faut apporter de l’aide humanitaire aux personnes qui en ont besoin, sans distinction d’ethnie et de religion. Ensuite vient le temps de la compréhension d’une crise devenue nationale, l’intégration de toutes les voix de la société dans un processus de réconciliation collectif. Puis vient la question de l’éducation.

 « Il n’y a aucune volonté de régler le problème, que ce soit de la part du gouvernement ou de l’armée. Oui ils ont annoncé qu’ils acceptaient le retour des réfugiés, mais ce n’est pas la solution, c’est déjà arrivé trois fois ces exodes dans l’histoire. Ce dont nous avons besoin c’est de l’éducation pour une intégration nationale, des jeunes leaders et un bon système  de santé. » Tun Lin Oo.

« L’éducation civique c’est ce dont nous avons besoin dans notre pays, cela n’existe pas dans notre programme scolaire, ni à l’université, nous ne savons même pas ce qui est dans notre Constitution ». Khin Sandar.

« Nous ne savons pas ce que c’est la démocratie, nous croyons toujours que c’est quelque chose tombé du ciel. » Thet Swe Win.

Une éducation basée sur la compréhension de l’Autre pour combattre la peur et éviter l’instrumentalisation des opinions. Raconter la réalité de la vie des Rohingya, qu’ils ne sont pas différents d’autres personnes vivant dans les campagnes de Birmanie, qu’ils sont là depuis longtemps et que leurs droits ont été continuellement violés. Une solution de long-terme, dont l’impact se mesure au compte-goutte et dont les résultats ne viendront peut-être que dans 30 ou 50 ans.

 « Je peux parler de ce que j’ai vu, de mon expérience personnelle, le plus possible, pour que ça provoque un effet domino plus tard. On doit être patient, faire profil bas, on ne doit pas être largement connu, ainsi on peut changer le point de vue des gens. Et ainsi ce sera bien plus simple pour Aung San Suu Kyi de répondre à cette crise si les gens ont accès à ces informations. Un à un, même quand je prends le taxi j’ai une chance de changer l’opinion de quelqu’un. » Chercheuse 1.

Copyright Thet Swe Win, Bangladesh, Novembre 2017

Les voix que j’ai récoltées pendant ce premier mois de recherche sont fragiles et menacées. Minoritaires, elles osent cependant briser le silence, dénoncer l’exclusion de la communauté Rohingya et défendre les valeurs qu’elles voudraient voir croître dans un pays profondément divisé. Brouillées par les turbulences médiatiques, étouffées par les menaces et l’isolement, éteintes par l’inconscience du quotidien, ces quelques lignes leur donnent enfin la parole. C’est le moment, pour comprendre et agir, écoutez les voix birmanes.

 

Aria Ribieras, volontaire Info Birmanie auprès de notre partenaire Center for Youth and Social Harmony

[1]. World Bank Group. “Myanmar: Ending poverty and boosting shared prosperity in a time of transition.” Myanmar: WBG. November 2014, pp. 21-23.
[2]. La personne interviewée ne souhaite pas révéler son identité, elle sera nommée “Chercheuse 1” tout au long de l’article.
[3]. Amnesty International, Rapport 2017 Myanmar, URL:  https://www.amnesty.org/fr/countries/asia-and-the-pacific/myanmar/report-myanmar/
[4]. Autre nom de la Birmanie, couramment utilisé par les birmans.
[5]. Ces personnes ont toutes les deux fondé des associations de recherche et travaillent activement sur l’Etat d’Arakan depuis des années, ils ont rassemblé énormément de données, non rendues publiques pour raisons de sécurité. Elles ne souhaitent pas révéler leur identité.
[6]. Rapport final de la Commission sur l’Etat d’Arakan “Towards a peaceful, fair and prosperous future for the people of Rakhine”, Kofi A Annan, publié le 23 août 2017.
[7]. Atta Ullah est né à Karachi, au Pakistan, et a ensuite séjourné en Arabie Saoudite.
[8]. Ashin Wirathu est le leader du mouvement 969 et un membre influent de l’association Ma Ba Tha qui prône notamment le boycott des commerces musulmans et l’interdiction des mariages inter-religieux. Il est accusé d’attiser la haine raciale et religieuse, crime pour lequel il a été condamné en 2003 à 25 ans de prison. Il a été libéré en 2012 lors d’une amnistie nationale.
[9]. The Conversation, « Religion is not the only reason Rohingyas are being forced out of Myanmar”, 19 Septembre 2017, http://theconversation.com/religion-is-not-the-only-reason-rohingyas-are-being-forced-out-of-myanmar-83726
[10]. Une ZES est une zone géographique spécifique qui possède un cadre légal spécifique, permettant d’offrir certains avantages aux entreprises : incitations fiscales, droits de douane avantageux, procédures de douane simplifiées et réglementations limitées.
[11]. Référence à la visite de Aung San Suu Kyi dans l’Etat d’Arakan le 02 novembre 2017.
[12]. Nom donné aux hommes d’affaires proches du milieu militaire.
[13]. Cet élément sera développé dans des recherches ultérieures.
[14]. Pyidaungsu Hluttaw Law No. 23/2014 – Counter-Terrorism Law.