Birmanie : les premiers pas décevants d’une idole au pouvoir

La Ligue Nationale pour la Démocratie (LND) a remporté une victoire écrasante aux élections législatives de novembre 2015 grâce à la popularité de sa leader, Aung San Suu Kyi.

Idolâtrée, la prix Nobel de la Paix birmane est l’icône de la démocratie et des Droits de l’Homme dans le pays depuis 1988. La victoire de son parti constitue donc un espoir immense pour son peuple qui attend depuis plus de 50 ans des réformes concrètes. Très peu critiquée, Aung San Suu Kyi fait toutefois l’objet de doutes.

Son caractère très autoritaire est souvent mis en avant et ses premiers jours au sein du nouveau gouvernement ont conforté ce vice. La constitution birmane lui interdisant de briguer le poste suprême, Aung San Suu Kyi avait déclaré quelle serait « au-dessus du président ». C’est exactement ce qu’elle est parvenue à faire.

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Michelle Yeoh interprétant le rôle d’Aung San Suu Kyi dans le film « The Lady » de Luc Besson

Le 15 mars, elle a fait nommer Htin Kyaw, l’un de ses amis d’enfance, au poste de président. Sans expérience politique, cet homme a été élu pour sa loyauté et suit en effet à la lettre les ordres de sa « lady ». Ses interventions officielles ne durent jamais plus de quelques minutes et sont encadrées par Aung San Suu Kyi, toujours à ses cotés pour montrer qu’elle est la véritable décisionnaire.

Le 23 mars, la LND a désigné les nouveaux ministres du gouvernement de Htin Kyaw. Aung San Suu Kyi a ainsi pris la tête de quatre ministères : l’éducation, l’énergie, les relations avec la présidence et les affaires étrangères. Ce dernier poste lui permet notamment de siéger au Conseil National de Défense et de Sécurité, un puissant comité dominé par les militaires, dont les missions sont floues mais d’autant plus stratégiques. Il lui permet également d’avoir une légitimité officielle pour représenter la Birmanie auprès de la communauté internationale.

Le 31 mars, elle a fait créer le poste de « Conseillère d’État » du pays pour l’incarner aussitôt. Ce nouveau titre, équivalant à une fonction de premier ministre, lui garantit une position officielle pour « faire le lien entre le gouvernement et le Parlement » tout en lui donnant un rôle consultatif auprès des partis politiques et des organisations de la société civile.  Les militaires ont tout fait pour s’opposer à ce nouveau poste jugé « inconstitutionnel » mais la LND, qui détient désormais la majorité au Parlement, a adopté le projet de loi début avril. Suite à cette nouvelle désignation, Aung San Suu Kyi a finalement renoncé aux ministères de l’Éducation et de l’Énergie mais conserve ses trois autres fonctions.

Avec ces nouvelles attributions Aung San Suu Kyi, centralise tous les pouvoirs. Elle a une influence à la fois sur l’exécutif, le législatif et l’administratif, c’est-à-dire plus de pouvoir que si elle n’était « que » présidente.

Bien qu’elle soit âgée de plus de 70 ans et croule déjà sous la charge de travail, Aung San Suu Kyi veut également contrôler les près de 400 parlementaires de la LND, élus au niveau national. Faute d’expérience et de compétence suffisantes, ils n’ont pas le droit de s’exprimer librement devant les médias et doivent passer par un comité de vérification de leur projet de loi avant de les présenter au Parlement. Ils sont par ailleurs très peu informés sur le programme du nouveau gouvernement et leur avis sur les mesures envisagées pour le pays est peu, voire pas du tout sollicité.

Beaucoup estiment que trop de pouvoirs ont été placés entre les mains d’Aung San Suu Kyi. Les militaires ont même déclaré qu’elle « serait la personne la plus puissante du gouvernement ».

Ses premières mesures laissent par ailleurs perplexe.

Tout d’abord, la composition de son gouvernement a été étonnante. Les nouveaux membres du gouvernement ont tous plus de 60 ans et Aung San Suu Kyi est la seule femme. Malgré les engagements de la LND pour la « réconciliation nationale », aucun parti ethnique n’a été désigné pour gouverner les 14 Etats et Régions de la Birmanie. Les représentants des minorités choisis au poste de porte-parole du Parlement et de Vice-président seraient impliqués dans des affaires de corruption et de trafic de drogue. Enfin, après seulement quelques jours au pouvoir, le Ministre des affaires ethniques et religieuses – membre USDP, désigné par la LND – a nié l’existence de discriminations religieuses à l’encontre des minorités par le gouvernement birman.  Il a également déclaré que les musulmans et les hindous n’étaient pas des citoyens à part entière. La LND ne s’est pas prononcée sur ces propos et n’a toujours rien fait pour mettre fin à la catastrophe humanitaire qui touche la minorité musulmane des Rohingyas.

Autres aspects polémiques, la LND s’est appuyée sur la Constitution adoptée par la junte militaire pour centraliser le pouvoir, alors qu’avant d’obtenir la majorité, Aung San Suu Kyi n’avait cessé de dénoncer ce texte jugé « anti démocratique ». De plus, le programme économique du parti semble privilégier une libéralisation massive du pays au détriment des populations les plus vulnérables.

Malgré ces premiers pas inattendus, La LND a également montré sa volonté d’améliorer la situation des Droits de l’Homme en Birmanie. En témoigne la libération de près de 300 prisonniers politiques depuis le début de son mandat, le 1er avril. Il s’agit maintenant d’être patient et de suivre les prochaines mesures du nouveau gouvernement avec attention.