Élevé dans l’ombre d’un génocide : histoire d’un jeune Rohingya

Traduction par Info Birmanie de l’article de la CCN

 

A minuit, le 25 août 2017, j’ai été réveillé par le bruit de violents coups de feu. Je n’avais aucune idée ni d’où ça venait, ni de ce qu’il se passait. Je me trouvais dans mon lit, à Maungdaw, dans l’état d’Arakan en Birmanie. Les tirs se sont poursuivis toute la nuit jusqu’au petit matin.

Dans le silence de la ville

La journée fut calme, ponctuée tout de même par le bruit sourd de lointains coups de feu. Il n’y avait personne dehors. Le chahut des enfants qui jouent avait disparu.

Mais soudain, le silence fut interrompu par le grondement des véhicules des forces de sécurité. J’ai vu les troupes pénétrer et prendre position dans tous les recoins de la ville. Puis des tirs se sont fait entendre de tous les côtés. J’ai vu de la fumée, les villages voisins étaient dévorés par les flammes. Plus tard, nous avons pu constater que de nombreuses personnes avaient péries, brûlées vives dans leurs habitations.

Par la suite, les militaires ont tiré sur mon propre village, avant d’y mettre le feu. Ils ont brûlé ma maison. Mes parents et moi avons eu la chance de pouvoir nous échapper. Nous avons décidé de nous réfugier au Bangladesh.

© Thet Swe Win

Grandir dans l’ombre d’un génocide

Je me demande si vous vous êtes déjà imaginés ce que c’était que d’être un jeune Rohingya comme moi, qui a grandi dans l’ombre de ce qui s’apparente à un génocide depuis plusieurs décennies.

Je suis né à Maungdaw en 1991. Ma vie a commencé à s’écrouler alors que je n’avais qu’à peine un an, lorsque mon certificat de naissance fut confisqué pendant une opération paramilitaire dont les Rohingya étaient la cible. Pour la première fois, ma vie a été reliée au génocide qui se déroulait contre mon peuple.

En vieillissant, j’ai dû affronter un monde où tous les droits humains nous étaient refusés. J’ai appris que nous – les Rohingya – étions marginalisés et discriminés religieusement, socialement et politiquement, seulement pour être ce que nous sommes.

Malgré tout, j’ai réussi à bénéficier d’une éducation dans une école publique en zone rurale. En 2008, j’ai obtenu mon baccalauréat, nécessaire pour pouvoir entrer à l’université.

Alors que mes parents vieillissaient, j’étais résolu à leur venir en aide et je croyais que mon travail acharné m’aiderait dans ma carrière et mon éducation. J’ai postulé pour être instituteur, mais ma candidature a été rejetée parce que j’étais né de parents Rohingya. J’ai découvert par la suite que je n’étais pas éligible aux emplois du service public birman, ni aux services proposés par le gouvernement.

En 2011, j’ai rejoint une formation à distance proposé par l’Université de Sittwe et je me suis spécialisé en anglais, mais en 2012, des émeutes anti-musulmans se sont propagées dans l’état d’Arakan.

Des dizaines de milliers de Rohingya ont été déplacés et beaucoup sont morts, mais à ce jour leur nombre reste incertain. Quand les émeutes se sont déclenchées contre les Rohingya, la police a été spectatrice, voire actrice dans les attaques.

Après quoi, les Rohingya ont été banni de l’université de Sittwe, et j’ai du abandonner mes études. J’avais 21 ans. J’étais complètement désespéré et fou de rage. Nous vivions dans la peur de la mort, privés de toute chance d’une vie convenable.

L’année suivante fut très difficile pour les Rohingya. Toute ma vie j’avais été restreint dans ma liberté de mouvement, mais cela est devenu pire après les émeutes. Beaucoup d’entre nous étions incapables de nous rendre à l’hôpital quand nous étions malade, nous ne pouvions pas non plus nous rendre au marché quand nous avions besoin de nourriture.

Les tueries à l’égard des Rohingya étaient courantes. Souvent, les travailleurs disparaissaient, on pense qu’ils ont été tués. Les bouddhistes nationalistes prêchaient contre nous, disant que nous étions des envahisseurs étrangers qui cherchaient à nuire au pays. La haine des citoyens birmans à notre égard a été grandissante, sans jamais chercher à nous connaître.

Le 25 août 2017, ma maison a été brûlée par les forces armées. Je suis devenu un sans abris dans mon propre pays.

© Thet Swe Win

Plaidoyer pour de l’aide

Aujourd’hui, je suis l’un des plus de 670 000 survivants Rohingya qui se sont enfuis au Bangladesh depuis août, hantés par des histoires de viols collectifs, de massacres et d’incendies criminels qui ont provoqué l’exode le plus rapide jamais connu depuis le génocide rwandais de 1994.

Je suis devenu un réfugié dans le plus grand camp de fortune de réfugiés du monde, où je passe ma vie à essayer de survivre, comptant sur les aides. Tous ceux que je connaissais sont partis. Les personnes que j’aimais ont été déplacées, ont disparu ou sont mortes.

Nous n’avons jamais cessé d’alerter le monde sur notre situation. Nous avons plaidé pour de l’aide. Trop souvent nous n’avons laissé que des messages sans réponses.

L’année dernière, les militaires ont tué plus de 6 700 Rohingyas, selon Medecin Sans Frontières. Je me demande combien d’autres personnes doivent mourir pour que nos vies valent enfin la peine d’être sauvées.

Après des décennies de persécution contre la minorité Rohingya, les efforts du monde n’ont pas encore été suffisants. Alors que nous affrontons la mort, nous nous retrouvons seuls. Nous avons désespérément besoin d’aide.

 

Traduction par Info Birmanie de l’article de la CCN