En Birmanie, l’armée est au cœur du trafic de drogue

La Birmanie est depuis longtemps frappée par le problème de la drogue. Dès la fin des années 90, le pays concentrait près de 50% de la production mondiale d’opium brut et affinait environ 75% de l’héroïne mondiale.

Récemment, la Birmanie est devenue le premier producteur d’amphétamine au monde, et est, le deuxième plus gros exportateur d’opium après l’Afghanistan.

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En Birmanie, les revenus de la drogue ont depuis plus de 50 ans permis de financer les groupes armés ethniques et notamment leur guerre contre la junte birmane. Mais ce ne sont pas les seuls bénéficiaires de ce trafic, puisque l’armée birmane elle-même, a été et continue d’être au cœur de la production et du commerce de la drogue dans le pays.

Pendant les années 1990, les autorités birmanes se sont montrées peu coopératives avec les organisations internationales pour freiner la prolifération du narcotrafic dans la région. En effet, avec la signature de cessez-le-feu entre l’armée birmane et différents groupes armés ethniques, les principaux acteurs du trafic de drogue se sont rapprochés des autorités. Ils auraient conclu des accords : des pots de vins ou des investissements dans les entreprises des militaires et leurs proches, en échange d’un trafic de drogue facilité pour les narcotrafiquants. Lo Hsing Han « le parrain de l’héroïne » birman, considéré comme le plus gros trafiquant d’héroïne au monde à bénéficier d’un soutien direct de la junte militaire pour contrôler le marché de la drogue, il a dirigé jusqu’à 17 usines d’héroïne dans le pays. En échange, il devait constituer une organisation paramilitaire pour combattre les groupes armés issus des minorités shans.

Peu après la fin de la dictature en 2012, le gouvernement birman a signé un accord avec les rebelles shans et l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) pour éradiquer la drogue dans l’État Shan, l’un des états les plus touchés par le commerce d’opium et des drogues de synthèse. Toutefois, les leaders shans ont mis en doute la volonté du gouvernement birman de lutter contre le trafic de drogue dans l’État Shan. Rien ne semble en effet avoir été mis en place pour que des alternatives soient proposées aux paysans qui cultivent le pavot. Au contraire, la guerre et la situation économique catastrophique poussent de nombreux paysans à se tourner vers la culture de l’opium qui est beaucoup plus rentable et plus facile à transporter que les autres produits (riz, thé…). Certains analystes affirment même que le prix du thé, fixé par les autorités commerciales de la capitale, est réduit volontairement par celles-ci pour que la culture du pavot perdure dans les régions contrôlées par les milices pro-gouvernementales.

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Un rapport de la Kachin Women Association Thailand (KWAT) publié en octobre 2014 dénonce avec force la responsabilité du gouvernement dans la prolifération de stupéfiants dans l’État Kachin.

Selon la KWAT, aujourd’hui les minorités ethniques mènent des politiques de diminution de la consommation de drogue sur leurs territoires, mais le gouvernement birman autorise ses forces de sécurité à utiliser les terres qu’elles confisquent aux paysans pour procéder à la culture et à la transformation de l’opium. Les unités de gardes-frontières (BGF), ou les milices paramilitaires locales (PMF) seraient ainsi devenues des acteurs majeurs du trafic de drogue.

Ainsi, depuis la reprise des combats avec la Kachin Independance Army (KIA) en 2011, la culture du pavot a considérablement augmenté dans les territoires pris par l’armée birmane. C’est notamment le cas dans la région de Chiwpwi dans l’État Kachin, mais aussi dans la région de Nampaka dans l’État Shan.

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Le gouvernement entretiendrait directement ce trafic en récupérant un impôt sur les plantations d’opium. Selon des témoignages de villageois, les forces de sécurité, mais aussi la police et les gardes forestiers, viennent récupérer des taxes sur les cultures. De plus, certains dirigeants des forces de sécurité sont très proches du pouvoir et bénéficient d’une impunité judiciaire et d’un soutien permanent de l’armée birmane pour sécuriser leur trafic.

L’administration publique birmane, extrêmement corrompue, n’est pas en mesure d’apporter des solutions au problème et le rapport de KWAT reproche au gouvernement birman son absence totale de soutien aux populations. L’administration ne mettrait en place aucune mesure efficace pour lutter contre l’épidémie de toxicomanie et laisseraient la situation se détériorer. Les habitants sont pris en étau dans ce trafic et ont peu de moyens d’y échapper. Dans le nord du pays, 50 à 80% des jeunes, seraient dépendants aux injections d’héroïne et les commerçants de certaines zones particulièrement affectées, rendraient la monnaie en seringues. Cette situation a de lourdes conséquences sur la vie de ces populations : violence, misère, propagation du VIH/sida et autres maladies.

Le gouvernement pratique la sourde oreille et affirme que cette situation n’est due qu’à la proximité des Etats Kachin et Shan avec le triangle d’or. Quelques organisations locales tentent de mettre en place des centres de désintoxication mais le manque de moyens ne leur permet pas de faire face à l’étendue des besoins ni de mener à terme les traitements et les suivis des patients. Selon les responsables de ces centres, les autorités bloqueraient volontairement la création de telles structures d’accompagnement.

Les liens entre autorités et trafic de drogue, ainsi que l’inactivité du gouvernement pour lutter contre ce fléau, amènent les minorités kachin et shan à penser, que le gouvernement utilise les ravages causés par la drogue pour mieux contrôler les populations et limiter le pouvoir des minorités ethniques.

L’ONUDC a estimé qu’en 2013, la Birmanie avait produit 870 tonnes d’opium, soit 26% de plus que l’année précédente.

Ces 8 dernières années, la production d’opium en Birmanie aurait presque triplé. 97% de l’opium d’Asie du Sud-Est provient de la Birmanie et 92% de la production est réalisée dans l’État Shan.

Sébastien Achaume, bénévole pour Info Birmanie