Quels compromis Aung San Suu Kyi est-elle prête à faire pour devenir présidente de la Birmanie ?

Depuis sa victoire aux élections législatives du 8 nombre, Aung San Suu Kyi a multiplié les rendez-vous avec les anciens dirigeants de la Birmanie. Début décembre, elle a tenu deux réunions séparées, l’une avec le chef de l’armée Aung Hlaing Min, et l’autre avec le président Thein Sein, pour discuter du transfert du pouvoir mais probablement aussi de l’article 59(f), qui l’empêche d’occuper le poste de présidente. Suite à ces réunions les États-Unis auraient accepté d’assouplir certaines sanctions économiques.

Aung San Suu Kyi a également rencontré Than Shwe, l’ancien général en chef de la junte de 1992 à 2011. Cet entretien n’est pas anodin dans la mesure où Than Shwe est celui qui l’a maintenue en résidence surveillée pendant plus de 15 ans et qui, pour nombre d’analystes politiques, continue dans l’ombre, de tirer les ficelles du pouvoir. Il aurait affirmé suite à leur rencontre qu’il soutiendrait « comme il le peut » Aung San Suu Kyi pour qu’elle devienne la « futur leader de la Birmanie ».

Ye Htut, ministre de l’information, a déclaré que ces rendez-vous entre Aung San Suu Kyi et les anciens dirigeants de la junte « n’auraient aucune influence sur la transition du pouvoir ». Il rejette le rapprochement « dangereux » qu’opère Than Shwe avec Aung San Suu Kyi, et affirme que l’USDP, le parti encore au pouvoir, sera prêt à s’opposer à toute ingérence de l’ancien leader militaire sur la politique actuelle du pays.

Les articles de la Constitution que les militaires souhaitent protéger à tout prix, concernent le fédéralisme, les 25% de sièges qui leur sont réservés aux Parlements, et les 75% de voix nécessaires pour amender la Constitution. Quant à l’article 59(f), ils souhaiteraient le maintenir pour ne pas avoir à travailler avec elle mais on conscience qu’ils pourraient gagner beaucoup à se montrer plus flexibles. Cet article constitue en effet un enjeu essentiel pour la leader de la LND, qui bien qu’elle ait déclaré qu’elle conduirait le pays en se plaçant « au-dessus du président », elle sait qu’elle ne pourra pas mettre en pratique cette affirmation si elle n’occupe pas la plus haute fonction. Elle pourrait ainsi être prête à faire des concessions importantes pour convaincre une partie de l’armée d’amender, ou du moins de suspendre cet article, pour finalement devenir présidente de la Birmanie. Étant donné l’immense soutien populaire dont elle a bénéficié pendant les élections, les militaires  devraient être également plus enclins à faire des compromis.

Toutefois, plusieurs membres de l’USDP sont ouvertement défavorables à la suspension de l’article 59(f). Ils pensent que cela créerait un « précédent dangereux » pour les militaires, qui craignent à terme de perdre – ou de voir suspendu – leur droit de véto sur les changements de la Constitution.

AASK

Aung Ko, ancien officier qui a perdu son siège à la chambre basse lors des élections, a proposé de « suspendre » l’article 59(f) puisque un amendement nécessiterait l’approbation de 75% des parlementaires ce qui serait compliqué à négocier avant mars. Aung Ko est connu pour être proche de Shwe Mann et entretenir de bonnes relations avec Aung San Suu Kyi. Selon lui, une telle démarche serait possible si elle arrive à gagner l’approbation de plus de 50% des députés lors de la prochaine session du Parlement en janvier.

Cependant rien n’est encore sûr, car selon certains députés, la Constitution ne permettrai pas de « suspendre » un article. Cette idée est en cours de discussion entre les experts juridiques, mais Ko Ni, conseiller juridique de la LND a affirmé qu’une « suspension temporaire » de l’article 59(f) serai théoriquement possible avec le soutien d’une majorité de députés.

Quel compromis serait prête à faire Aung San Suu Kyi pour accéder à la présidence ?

Pour convaincre les militaires de suspendre ou d’amender l’article 59(f), Aung San Suu Kyi serait prête à inclure au sein de son futur gouvernement, des ministres actuels et certains membres de l’USDP. Elle a déjà affirmé qu’elle ne gouvernerait pas avec un état d’esprit de vengeance qui pourrait nuire au pays mais qu’elle souhaitait coopérer avec toutes les institutions, y compris l’armée, pour construire l’avenir du pays.

Pour devenir présidente, elle pourrait également garantir aux militaires l’absence de justice transitionnelle (pas de poursuite pour les crimes commis), la conservation des articles clés qui leur assurent une main mise sur la politique ou encore la protection de leurs intérêts économiques.

Ces probables compromis envers l’armée inquiètent les analystes politiques et les minorités ethniques (qui adulent moins celle que les bamars appellent « mère Suu ») estiment que la personne qui occupera le rôle de président du pays importe moins que les réformes à mener. Aung San Suu Kyi, devrait en effet prioriser son pays à ses ambitions politiques et ne pas s’engager à faire des compromis qui nuiront à la transition démocratique en Birmanie.

Qu’elle parvienne à devenir présidente ou non, la gouvernance du pays restera en grande partie entre les mains des militaires. En effet, tous les postes clés des ministères sont occupés par des militaires depuis longtemps, tout comme la grande majorité des postes administratifs qui ne seront remplacés qu’avec le temps. De plus, les 25% de militaires siégeant au Parlement ne risquent pas d’être évincés de sitôt et il sera difficile de gouverner la Birmanie avec trois ministères aux mains des militaires (intérieur, défense et frontières).