Perspectives post-électorales en Birmanie : une transition démocratique semée d’embuches

Alors que 99% des sièges ont été attribués ce lundi 16 novembre, le « raz-de-marée » électoral de la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND) se confirme. Pour bénéficier d’une majorité au Parlement, le parti d’Aung San Suu Kyi devait obtenir au moins 67% de l’ensemble des sièges en jeu, il en a remporté 76%.

Une victoire de la LND était attendue mais les organisations de la société civile locale, le parti au pouvoir, les partis ethniques et les analystes politiques ne s’attendaient pas à un tel succès.  Même dans la capitale, Nay Pyi Taw – en majorité composée de militaires et de fonctionnaires – la NLD a gagné tous les sièges sauf un.

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 En 2016, la LND pourra ainsi contrôler les deux chambres du Parlement, élire un de ses membres au poste de Président et former le prochain gouvernement.

Mais la LND, et le peuple birman qui attend le changement, devront faire face à de nombreux obstacles et défis dans cette phase de transition démocratique.

Une gouvernance « tronquée » pour la LND

Le processus de sélection présidentielle (un président et deux vice-présidents) est construit tel qu’il garantit la place de vice-président à un militaire, non élu par le peuple. Parallèlement, la constitution interdit à Aung San Suu Kyi d’accéder au poste de Président, ses enfants étant de nationalité étrangère.

 En plus de cela, l’armée garde la mainmise sur les organes politiques, en conservant notamment 25% des sièges, ce qui lui permet de bloquer tout amendement de la Constitution. Elle garde aussi le contrôle des trois ministères clés, aux plus gros budgets : l’Intérieur, la Défense, et la Gestion des frontières. Enfin, la Constitution donne aussi à l’armée le pouvoir de reprendre le contrôle direct du pays si elle décide que « l’unité nationale est menacée ». Ces « lots de consolation » ont été minutieusement préparés depuis plusieurs années pour que l’armée « assure ses arrières » dans un processus de transition démocratique qualifié de « cosmétique ».

 Bizarrerie du système birman, connue nulle part ailleurs, le Parlement actuel sera dissout le 30 janvier 2016 et le nouveau gouvernement élu n’entrera en fonction qu’au premier trimestre 2016, pas avant le mois de mars. La quarantaine de députés actuels de la LND se retrouvent ainsi coincés dans le rôle d’opposition parlementaire face aux 331 députés de l’USDP pro-militaires. En attendant, le parti gouvernemental a toujours la majorité pour approuver des projets de loi.

 Mais surtout cette longue période entre l’élection et la convocation d’un nouveau parlement en début d’année prochaine soulèvera sans aucun doute des inquiétudes sur les risques d’instabilité. Beaucoup d’électeurs continuent de nourrir des doutes quant à la sincérité du gouvernement sortant soutenu par les militaires. Il s’agira d’être très attentifs dans l’attente qu’un transfert politique véritable et pacifique soit assuré. Les soupçons sont également attisés par les souvenirs des dernières élections générales libres de 1990, lorsque le régime militaire a annulé la victoire écrasante remportée par LND afin de reprendre le pouvoir.

 Un nouveau parlement monopartite et un parti au pouvoir peu qualifié

 La victoire écrasante de la LND inquiètent dans une certaine mesure les analystes politiques et les partis ethniques qui craignent une absence totale de contre-pouvoir : aucune opposition forte n’aura la possibilité d’imposer un débat politique au sein du Parlement car tous les parlementaires de la LND pourraient voter  d’une même voix, sans confrontations de points de vue. Le pays pourrait donc de nouveau être gouverné par un Parlement monopartite qui bien que démocratique, pourrait sembler autoritaire.

 Aung San Suu Kyi a fait campagne en répétant au peuple de « voter pour un parti plutôt qu’un candidat », sous entendant notamment que ce seraient les leaders de la LND qui prendraient toutes les décisions. Bien que sa stratégie se soit révélée payante, le manque d’expérience et de compétences des parlementaires LND élus est un autre sujet de préoccupations. L’équipe d’Info Birmanie en a rencontré plusieurs et a été frappé par leur dépendance affichée aux futures consignes des leaders du parti. Sur des enjeux essentiels comme l’éducation, la santé ou l’économie, ils n’avaient souvent aucune idée des politiques envisagées par le parti à court et long terme. On ne sait donc pas dans quelle mesure les nouveaux députés de la LND seront actifs et force de proposition au sein du Parlement.

 La LND va devoir profiter des trois mois à venir pour former ses élus et leur permettre de renforcer leurs capacités. Il s’agira également pour le parti de trouver un équilibre habile au sein de son gouvernement entre académiciens, experts, minorités et militaires. En effet, les 25% de militaires siégeant au Parlement ne risquent pas d’être évincés de sitôt et il serait difficile de gouverner la Birmanie avec trois ministères en désaccord avec le reste des autres ministères. Il faudra donc composer avec l’armée dont une partie s’est déjà dit prête à « coopérer » avec la LND. Par ailleurs il y a des chances que les élus USDP ne forment plus un bloc homogène avec les militaires comme auparavant.

 Enfin, bien que les partis ethniques n’aient pas eu le succès escompté, la LND à tout intérêt à les prendre en compte pour ne pas faire regretter leur vote aux 40% de la population issue des minorités ethniques qui ont choisi de voter en sa faveur.  Il sera donc intéressant de voir la composition des membres du futur gouvernement en 2016.

Malgré les grands espoirs engendrés par le vote du 8 novembre, la prudence reste donc de mise dans un contexte fragile. Beaucoup de Birmans réservent leur jugement jusqu’à ce qu’un transfert complet du pouvoir soit entamé.

À ce moment critique, la communauté internationale doit continuer à prendre le pouls politique du pays tout en aidant à assurer un véritable transfert de pouvoir grâce auquel les électeurs birmans verront les représentants qu’ils ont élus assumer leurs sièges parlementaires en 2016.