Récit d’une journée de vote à Yangon

Récit d’une journée de vote à Yangon

Au matin du 8 novembre, à Rangoun, le soleil se lève sur une journée électorale qui s’annonce chaude. Malgré la mise en place de mesures sanitaires contre le Covid 19, et la victoire annoncée sans surprise du parti au pouvoir, la Ligue Nationale pour la Démocratie, les habitants se sont déplacés en nombre pour aller voter. La tension de ces dernières semaines autour de soupçons de fraude et d’accusations à l’encontre de la Commission Electorale Nationale s’est très peu ressentie, le sentiment d’accomplissement du devoir citoyen l’ayant emporté.

Alors que les bureaux de vote ouvrent leurs portes à 6h du matin, les rues sont vides, et toute trace de la campagne a disparu. Depuis le « Silent Day » d’hier, les habitants et les partis n’ont plus le droit d’afficher de signes d’appartenance politique. Les nombreux drapeaux et t-shirt visibles dans toute la ville, majoritairement colorés du rouge de la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND), ont été enlevés jusqu’aux balcons des sympathisants.

Devant l’entrée d’un bureau de vote du quartier de Pabedan, dans le centre historique, Daw Moh Moh, 56 ans, réajuste son masque et sa visière transparente. Elle n’en est plus à son premier vote, mais elle a longuement hésité à se déplacer cette année. « J’ai très peur du Covid 19 », nous explique-t-elle.

Alors que le nombre de cas frôle les 62 000, le gouvernement a relâché ses mesures de confinement et de distanciation sociale depuis quelques semaines, poussé par la précarité économique croissante d’une partie de sa population. Même si, en théorie, il nous est toujours interdit de quitter notre domicile ou de sortir du quartier, l’activité a repris presque à la normale, les habitants se déplacent en transports en commun, et les employés reviennent au travail petit à petit.

Une femme reçoit un spray désinfectant avant d’entrer dans le bureau de vote de Botataung, Rangoun

En revanche, devant les bureaux de vote, démultipliés afin d’éviter la formation de queue interminable en temps de pandémie, les consignes sont strictes. Au sol, des croix entourées d’un cercle, situées tous les un mètre 80, marquent l’emplacement des électeurs qui attendent leur tour. Un employé du bureau parcourt la file d’attente pour distribuer des visières en plastique, et parfois des masques. A quelques mètres de l’entrée, un policier braque son thermomètre sur le front des nouveaux arrivants, et un autre dispense du gel hydro-alcoolique dans la foulée. Cette machine bien huilée ne manque personne. Les larges panneaux expliquant les règles à respecter pour éviter la contamination sont placardés à l’entrée.

Dans le quartier de Pabedan, une jeune femme et son père feuillettent les listes électorales à l’entrée d’un bureau de vote. Mais une minute plus tard, ils tournent les talons et rentrent chez eux, dans l’immeuble d’en face. « Une erreur d’enregistrement sur la liste électorale », me glisse Ei Ei Min Thein, ma collègue.

Même si la Commission Electorale Nationale a affiché les listes électorales dans chaque quartier, beaucoup de birmans n’ont pas pu, ou pas su, corriger leurs coordonnées à temps pour pouvoir voter. Restrictions de déplacement en temps de Covid 19, incompréhension du fonctionnement du système, désintérêt pour la politique face aux contraintes de la vie quotidienne après des mois de ralentissement économique : certains partis, comme le Mon Unity Party, s’estiment chanceux si la moitié de leurs électeurs arrivent à voter. Saw Clever Shine, 25 ans, raconte que même après avoir corrigé son nom sur la liste, il a retrouvé la même erreur sur la carte d’électeur délivrée par le responsable de son quartier. Même si seule la carte d’identité est obligatoire pour voter, il s’y est pris à temps pour pouvoir modifier sa carte d’électeur, au cas où.

« Je suis heureux de savoir que je peux voter librement pour un parti qui a une vraie chance, démocratiquement, de gagner », explique-t-il. Il a rejoint la file d’attente du bureau de vote près de chez lui, dans le quartier de Mayangone, dès 8h30. Il lui faudra une heure et demi pour en ressortir, fier de son acte citoyen. « C’était un peu la galère, parce que toutes les listes sont sur papier, et pas dans l’ordre alphabétique. Ils laissent entrer les gens irrégulièrement, ce qui créé des bouchons. A part ça, tout est bon, j’ai pu voter ! » sourit-il en montrant son annulaire gauche, dont le bout est recouvert d’encre violette, l’équivalent du « a voté » français.

Une musulmane montre son annulaire encré de violet, Pabedan, Rangoun

Malgré ces difficultés, U Htin Kyaw, représentant de la Commission Electorale du bureau où Saw Clever Shine vient de déposer son vote, assure que tout est fait pour que ceux qui sont correctement enregistrés puissent voter en toute quiétude. « Je ne pense pas qu’il puisse y avoir de fraude, parce que tout est sécurisé », raconte-t-il sans plus de précisions. « On entend plein de choses en ce moment, comme quoi certaines urnes électorales sont mouillées [et donc inutilisables], ou comportent de faux tampons », nous racontait Daw Moh Moh un peu plus tôt ce matin, en haussant les épaules. « Je veux juste que cette élection se passe bien, et soit juste et équitable. »

File d’attente à l’entrée d’un bureau de vote à Sanchaung, Rangoun


A l’entrée d’un bureau de vote du quartier de Dagon, la longue file d’attente se réparti en grappes à l’intérieur des quelques taches d’ombre disponibles le long des arbres. Le soleil de midi tient les électeurs bien plus à l’écart les uns des autres que ne le fait la peur du Covid 19. A ce moment, Ei Ei Min Thein me tape sur l’épaule en me montrant son fil d’actualité Facebook sur son téléphone. Nombre de ses amis commentent des photos d’électeurs à Nay Pyi Taw, faisant la queue dans des centres commerciaux luxuriants, assis sur une chaise. Il s’agirait apparemment de bureaux de vote recevant les familles les plus aisées de la capitale, et les utilisateurs de Facebook commentent furieusement. « ça fait un mini-buzz sur Facebook », m’explique-t-elle. « D’après eux, ils font la queue sous la climatisation, alors que les familles les plus pauvres de la ville n’ont pas de bureau de vote aussi confortable ».

Thet*, 19 ans, et Moe Thu, 25 ans, font la queue depuis quelques minutes devant ce bureau, situé à cent mètres de la pagode Shwedagon. Ils nous expliquent que ce bureau de vote, installé dans un « dharmayon », un centre de prière bouddhiste, est voisin d’une caserne militaire, et accueille aujourd’hui principalement les familles des soldats. L’annonce par le gouvernement, quelques semaines avant les élections, que les membres de la Tatmadaw et leurs familles devront désormais voter à l’extérieur de leur baraquement en a surpris plus d’un. Cette volonté de faire preuve de transparence a cependant rencontré ses limites lorsque les quelques soldats rencontrés près du bureau n’ont pas souhaité partager leur expérience électorale. « Nous ne sommes pas autorisés à nous exprimer », explique l’un d’eux, avant de cacher son visage devant l’objectif de l’appareil photo.

Moe Thu, fils de militaire, est cependant content de voir que les membres de la Tatmadaw ne votent plus cachés aux yeux du grand public. « Il y a cinq ans, je suis allé voter avec ma famille dans notre baraquement. Aujourd’hui, on est enfin libres de voter pour qui on veut, il n’y a plus de contrôles ».

Alors que nous voyons arriver de plus en plus de plateaux repas destinés aux bénévoles du bureau de vote, plusieurs électeurs consultent leur téléphone et sourient. Sur Facebook, de nombreux restaurants et services de livraison proposent des promotions sur présentation de l’annulaire teinté d’encre. « C’est une bonne idée pour aller manger un morceau après avoir voté », me glisse ma collègue.

Au cœur des revendications des électeurs interrogés, l’éducation remporte la majorité des suffrages, comme l’explique Daw Moh Moh, 56 ans : « On espère beaucoup du prochain gouvernement, surtout pour la génération de nos enfants, car leur éducation est primordiale ». Thet*, encore étudiant, approuve : « Le gouvernement doit faire des changements encore plus visibles dans le domaine éducatif ». « La situation actuelle de mon pays me convient bien, donc je voudrais que cela continue », explique Moon shine, 27 ans, employée de banque. « Mais je veux que le gouvernement fasse en sorte que l’éducation ouvre des opportunités de travail à l’étranger », conclut-elle.

Un électeur nous montre son annulaire encré, Botataung, Rangoun

A Sanchaung, l’un des bastions historiques de la LND, le bruit d’un hautparleur attire notre attention vers le bureau de vote d’une petite rue ombragée. Un membre du bureau porte l’instrument à sa bouche : « Veuillez choisir la file d’attente en fonction de votre circonscription, d’après votre adresse de domicile ! Si vous avez oublié votre carte d’identité, rentrez chez vous la récupérer ! ». Malgré les trois circonscriptions que rassemble ce bureau, l’organisation semble bien en place. Il est déjà 14h30, et les files d’attente diminuent rapidement. On nous tape sur l’épaule. « Je veux bien être interrogé », nous dit un homme du nom d’U Thant Zaw. Cet employé de 49 ans nous explique que quels que soient les résultats, il faudra les accepter : « Puisque notre pays est bouddhiste, je vais voter pour un parti qui protègera la religion. Je suis venu voter parce que je veux que l’élection soit juste. Le peuple veut connaître les vrais résultats, sans triche ».  

We Media, l’un des sites d’information les plus suivis par les birmans, publie tout au long de la journée les dernières actualités sur sa page Facebook. Parmi elles, une photographie retient notre attention : plusieurs personnes y montrent leur annulaire gauche, et là où devrait se trouver l’encre violette du vote, on peut lire « no vote ». Même si la Birmanie est une très jeune démocratie, les premières voix contre le vote se font largement entendre grâce aux réseaux sociaux.

« Nous sommes effectivement un tout petit mouvement », nous raconte Zarni, par téléphone. Cet ancien prisonnier politique, membre de l’association Society for Peace and Justice, entretient une longue histoire d’arrestations et de libérations avec le gouvernement depuis la révolution de 1988, qu’il avait alors rejointe en tant qu’étudiant. Initialement fondée pour aider la population, toute catégories confondues, son organisation cible aujourd’hui les quartiers les plus impactés par les restrictions contre le Covid 19, et y distribue nourriture et fournitures. Il n’a pas voté depuis 1990, date des dernières élections générales avant la mise en place de la Constitution de 2008. « D’après cette Constitution, nous ne pouvons pas avoir de véritable gouvernement qui représente la population, résolve les conflits religieux, les problèmes de confiscation des terres, les inégalités de droits … Depuis cette date, aucune avancée majeure n’a pu avoir lieu », explique-t-il.

D’après lui, les membres du Parlement national ne peuvent pas abolir, ou amender la Constitution sans l’aide d’organisations de la société civile. « J’ai de bonnes relations avec certains parlementaires, qui sont d’anciens prisonniers politiques, comme moi. Je crois en eux en tant que personnes, mais en tant que parlementaires, ils sont coincés. Sans abolir la Constitution, comment peuvent-ils travailler pour le peuple ? Leur seul travail est de protéger la Constitution. Pour que notre gouvernement représente véritablement toute la société, le Parlement et le gouvernement doivent travailler avec des associations étudiantes, des syndicats … mais ils n’entretiennent aucune relation aujourd’hui », déplore-t-il.

Pour Zarni, la victoire de la LND ne fait – malheureusement – aucun doute. « Même si les gens savent que la LND n’aura jamais le pouvoir d’abolir la Constitution, pour qui d’autre voteraient-ils ? Si l’on n’aime pas l’armée, on n’a pas le choix. Seule la LND est assez puissante pour leur faire face », explique-t-il. Les partis d’opposition ont fleuri ces dernières années, comme le People’s Pioneer Party de l’ex-LND Daw Thet Thet Khine, ou l’Union Betterment Party de l’ancien leader militaire U Shwe Mann. Mais Zarni pense qu’il n’y a aucune chance qu’ils puissent contrer la LND. « Par exemple, le People’s Party, fondé par l’ancien leader étudiant U Ko Ko Gyi, ne sait pas comment faire campagne ! C’est l’un des partis qui pourrait réellement représenter nos droits et notre communauté, bien mieux que la LND, mais ils ne sont pas encore assez puissants », raconte-t-il, avant d’appeler la communauté internationale à soutenir ces nouveaux membres du paysage politique birman. « S’ils deviennent un jour de véritables opposants, j’envisagerai d’aller voter à nouveau », conclut-il en riant. 

Alors que les résultats de ces élections parlementaires devraient être publiés en début de semaine, l’ambiance était déjà à la victoire parmi les partisans de la Ligue Nationale pour la Démocratie, qui se sont rassemblés à la nuit tombée devant le quartier général du parti à Rangoun. Malgré le « Silent Day » toujours en vigueur, leurs chants et leur danses se sont prolongées jusqu’aux dernières minutes avant le couvre-feu.

*le prénom a été modifié

Texte & photos de Ludivine Roux, journaliste indépendante