Focus sur la situation des Rohingyas

Les Rohingyas, une minorité apatride de Birmanie, ont enduré des décennies de violences, de persécutions et de discriminations. Le 3 juin 2012, le massacre de dix musulmans voyageant  dans l’État d’Arakan à la suite du viol et du meurtre d’une jeune femme bouddhiste, a marqué le début d’une série de pogroms contre les Rohingyas et d’autres communautés musulmanes. Les violences qui ont eu lieu en juin et octobre 2012 ont donné lieu à d’innombrables morts, à la destruction de biens, à des déplacements internes de population à grande échelle et à une politique de ségrégation dans l’État d’Arakan. Des milliers de Rohingyas ont fui au Bangladesh, en Thaïlande, en Malaisie et ailleurs.

© Soe Zeya Tun/Reuters

© Soe Zeya Tun/Reuters

Près de deux ans après le début des violences, les causes profondes du conflit et les préoccupations concernant les droits humanitaires et les droits de l’homme restent largement sans réponse. Si les deux communautés ont participé aux actes violents, les Rohingyas en ont été les premières victimes, pris pour cibles notamment par les forces de sécurité.

Sans aucune protection de l’État et malgré les appels au calme de la communauté internationale, les Rohingyas sont toujours les victimes de violences et de discriminations continues. Human Right Watch parle de « nettoyage ethnique ».

Environ mille Rohingyas ont été détenus illégalement dans l’État d’Arakan après les violences de juin 2012. La plupart restent en prison, et au moins 68 sont morts en détention avant le mois décembre 2012. Les centaines de détenus Rohingyas qui ont été accusés et condamnés ont été discriminés et  privés de leurs droits à une représentation juridique et au droit d’être jugé de façon équitable.

Les événements du début de l’année 2014 montre que ce climat de haine à leur égard se consolide et que sans véritable mobilisation, les violences continueront.

Les violences du mois de janvier à Du Chee Yar Tan, responsables de la mort d’au moins 48 Rohingyas et d’un officiel arakanais, n’ont donné lieu à aucune arrestation de bouddhistes alors qu’une chasse à l’homme a été lancée contre tous les hommes et les garçons musulmans âgés de plus de 10 ans. Plusieurs centaines  de Rohingyas ont été arrêtés et plusieurs milliers ont du fuir. La Commission  des droits de l’homme  birmane a enquêté sur les violences et conclu qu’aucune preuve ne permettait de confirmer les meurtres des Rohingyas. Depuis ces violences, des manifestations sont organisées dans l’État d’Arakan par les bouddhistes extrémistes qui demandent le départ des organisations humanitaires, accusées d’aider  « en priorité les musulmans ». Le gouvernement a réagi très rapidement en expulsant Médecins sans frontières de l’État d’Arakan.

Le 28 mars des manifestants bouddhistes ont attaqués les locaux de plusieurs organisations humanitaires. Une douzaine de bureaux d’ONG et de l’ONU ont été détruits et plus de 100 travailleurs humanitaires ont été forcés de fuir la région. 800 000 personnes sont désormais privées de toute aide humanitaire, tandis que les campagnes de haine continuent, et que des lois discriminatoires proposées par les groupes extrémistes, sont en passe d’être votées. Le rapporteur spécial de l’ONU sur les droits de l’homme en Birmanie a affirmé le 7 avril 2014 que « les évènements récents dans l’État de Rakhine s’inscrivent dans une longue histoire de discrimination contre la communauté des Rohingyas et ils pourraient constituer des crimes contre l’humanité »

Malgré ce contexte et l’appel des organisations de la société civile birmane et internationale, à repousser le recensement, il a débuté le 30 mars 2014. Une semaine avant, les extrémistes bouddhistes avaient appelé à son boycott de crainte qu’il ne soit utilisé par les Rohingyas pour revendiquer leurs droits. Pour les rassurer, le  gouvernement avait annoncé que la minorité devrait se déclarer comme « bengalis », reniant ses origines et les qualifiant de migrants illégaux venus du Bangladesh. Ce recensement est en train d’exacerber les tensions.

POINTS DE PRÉOCCUPATIONS PRINCIPAUX SOULEVÉS :

  • Les représentants du gouvernement et des forces de sécurité contribuent aux violences et à l’incitation à la haine contre les RohingyasDiscours virulents, campagnes anti-Rohingyas, attaques, extorsions, arrestations arbitraires et détentions, sont orchestrés par les représentants du gouvernement birman, qui au lieu de prévenir cette violence, l’a encouragé. De nombreuses documentations montrent qu’ils participent à la limitation de leur liberté de mouvement et à la distribution de l’aide humanitaire. Ils n’hésitent pas non plus à qualifier de « traitres » les  non-musulmans ayant des relations commerciales ou aidant les Rohingyas et encouragent les campagnes contre les travailleurs humanitaires opérant auprès des Rohingyas déplacés. Cela a inévitablement créé un environnement dans lequel la violence aiguë contre ce groupe vulnérable est devenue acceptable et même souhaitable. Le renforcement de la présence sécuritaire de l’État dans les zones touchées recommandée par une récente étude, est donc un véritable sujet de préoccupation.
  • La violence et l’impunitéDes images satellites montrant des districts entiers détruits, des photographies de maisons en feu, des séquences vidéo d’attaques et de cadavres gisant dans les rues, des témoignages du personnel de sécurité ayant ouvert le feu sur les villages et avouant avoir commis des agressions sexuelles collectives contre des femmes Rohingyas sont autant de  preuves de l’ampleur des violences. Le caractère arbitraire des arrestations et poursuites judiciaires contre les Rohingyas est le reflet de l’impunité avec laquelle les actes de violence ont été commis et des préjugés au sein du système de justice pénale. Il est également évident que cette impunité a contribué à une escalade de la violence anti-musulmane à travers le pays.
Une carte satellite publiée par Human Right Watch montre l'étendue des violences dans la ville de Meiktila après les émeutes de mars 2013 - DRUne carte satellite publiée par Human Right Watch montre l’étendue des violences dans la ville de Meiktila après les émeutes de mars 2013 – DR
  • Déplacements de population, besoins humanitaires et limitation de l’aide La population déplacée dans l’État d’Arakan est estimées à plus de 140 000 personnes, dont une écrasante majorité étant des Rohingyas. Leurs conditions de vie – en particulier les personnes non enregistrées vivant dans des camps de fortune – sont effrayantes, et aggravées par les difficultés aiguës rencontrées par les organisations humanitaires pour atteindre ceux qui en ont besoin, le détournement présumé de l’aide humanitaire et l’absence d’abris adéquats pour la saison de la mousson. Cette situation catastrophique a un impact direct sur le bien-être et les chances de survie des personnes déplacées.
  • L’apatridie et l’identité Le refus de reconnaître les droits des Rohingyas à la citoyenneté en vertu de la Loi 1982 sur la citoyenneté est considéré comme un facteur majeur de la situation actuelle des droits de l’homme et de la crise humanitaire. En outre, le déni de leur identité ethnique et les témoignages indiquant que des Rohingyas sont obligés de se faire enregistrer comme « bengali » ont des conséquences immédiates et à long terme pour les communautés Rohingyas.
  • La ségrégation et le droit à la propriété – les autorités ont imposé une politique de ségrégation, les Rohingyas étant circonscrits dans des zones séparées, en grande partie en dehors des centres économiques et commerciaux. Aung Mingalar, le dernier quartier musulman restant à Sittwe, est menacé et coupé de la ville. La probabilité que ce dispositif de ségrégation devienne une réalité à long terme est élevée. Des questions demeurent aussi sans réponse sur les droits à la propriété des Rohingyas déplacés qui ne sont pas autorisés à accéder aux terres qu’ils ont fuies.
  • Les restrictions discriminatoires La mise en œuvre de politiques discriminatoires contre les Rohingyas perdure. Elles concernent notamment leurs vies familiales et leurs déplacements. Depuis le début des violences, le Président Thein Sein a même encore restreint leur liberté de circulation. Les Rohingyas vivant dans le centre de l’Etat d’Arakan, sont en effet piégés dans des camps et sont contraints à la dépendance de l’aide humanitaire (qui a du fuir en mars 2014). L’interdiction faite aux Rohingyas, d’avoir plus de deux enfants, est encore une mesure qui s’inscrit dans un cadre de persécution. Les autorités soutiennent actuellement (avril 2014) de nouvelles lois discriminantes proposée directement par les groupes extrémistes : limitation des mariages inter-religieux et du nombre d’enfants des musulmans.
  • Les crimes contre l’humanité En vertu du droit international, les crimes contre l’humanité sont des crimes commis dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique contre une population civile, dans la poursuite de la politique d’un Etat ou d’une organisation ayant pour but une telle attaque. Les crimes contre l’humanité tels que les expulsions forcées, le transfert forcé de population et les persécutions ont été largement documentés dans l’État d’Arakan depuis juin 2012, et beaucoup de ces abus ont été commis depuis des décennies contre la population Rohingya.

L’EXCLUSION DES PAYS TIERS

Parallèlement, les Rohingyas, qui fuient les persécutions en Birmanie, sont exclu, également par les pays voisins. En juin 2012, le Bangladesh, en violation du principe de non-refoulement, a repoussé en mer les demandeurs d’asile Rohingyas. Les autorités d’immigration du Bangladesh, de Malaisie, de Thaïlande, d’Indonésie, du Sri Lanka et d’autres pays ont répondu à l’exode de réfugiés en arrêtant ceux qui demandaient leur protection.
Les obligations légales internationales de tous les pays concernés les obligent pourtant à protéger toutes les personnes soumises à leur juridiction, indépendamment du fait qu’ils soient citoyens, apatrides, demandeurs d’asile ou réfugiés.

Un bateau de Rohingyas fuyant la Birmanie, arrêté par la police thailandaise

Un bateau de Rohingyas fuyant la Birmanie, arrêté par la police thailandaise

LE PARLEMENT EUROPÉEN CONDAMNE LES VIOLATIONS DES DROITS DE L’HOMME CONTRE LES ROHINGYAS

En juin 2013, le Parlement Européen a adopté une résolution sur la situation des Rohingyas dans l’Etat Arakan en Birmanie où il condamne les violations des droits de l’homme et la violence perpétrée contre la communauté. Dans cette résolution, il appelle le régime à mettre fin immédiatement aux abus, à traduire en justice les responsables et à s’intéresser aux raisons sous-jacentes des violences. Il  incite enfin les responsables birmans à étudier l’amendement ou l’abrogation de la loi sur la citoyenneté pour donner aux Rohingyas un accès équitable à la citoyenneté birmane.

D’OÙ VIENT LA HAINE A L’ÉGARD DES MUSULMANS ?

Des tensions latentes entre les communautés musulmanes et bouddhistes en Birmanie existent depuis de nombreuses années. Ces tensions ont été exploitées par les régimes successifs afin de créer une situation où l’armée est nécessaire. Beaucoup de birmans de la majorité « bamar » voient l’identité birmane et l’identité bouddhiste comme une seule et même chose.

Le nationalisme et le bouddhisme ont aussi constamment été repris par les dictatures successives pour tenter de justifier leur domination et obtenir un soutien du public. Cela a créé un environnement volatile, qui est actuellement exploité par divers organisations et individus.

DES PRÉJUGES ANCRES ET UN RACISME ACCEPTE PAR LA SOCIÉTÉ

Les préjugés contre les musulmans sont assez répandus en Birmanie. La population doit accepter que la Birmanie soit un pays multi-ethnique et pluri-religieux, et se rendre compte que les différentes religions peuvent coexister de façon juste.

Si l’histoire prouve que les populations de Birmanie sont capables de vivre ensemble, la question est de savoir pourquoi il n’y arrive plus aujourd’hui ?

Le peuple birman a perdu le respect mutuel et la confiance notamment à cause de rumeurs lancées par des groupes obscurs liés aux autorités. Avant le regain des violences contre les musulmans en juin 2012, beaucoup de discours et de documents antimusulmans ont été propagés sur les réseaux sociaux. Le chef du cabinet du Président Thein Sein, Mu Zaw, a été dénoncé comme l’un des responsables de la diffusion de cette haine à l’égard des musulmans. Bien qu’il occupe un poste de haute responsabilité, il n’a pas été inquiété et a pu garder son poste. Un signal était donné : n’ayez pas peur de tenir des discours racistes publiquement, y compris si vous occupez un poste gouvernemental ou de haute responsabilité.

Dès lors, les activistes étaient arrêtés pour leurs activités pacifiques alors que moines et les extrémistes qui se sont mis à diffuser des discours de haine, sont restés libres de leur mouvement et de leur parole.

Cette propagande a créé une atmosphère de panique et une hystérie dans le pays : les bouddhistes sont persuadés qu’ils vont être massacrés par les musulmans, ils anticipent donc en tuant les musulmans en premier. Ils n’hésitent aujourd’hui pas à dire qu’il est nécessaire de tuer tous les musulmans avant que ceux-ci ne se retournent contre eux. Même les bouddhistes qui aident les musulmans sont considérés comme des traitres. Ils sont  violentés et assassinés. Il suffit donc d’une étincelle, d’une rumeur ou d’un fait divers pour mener à la catastrophe et aux pires violences. Cette tactique d’intimidation est une stratégie qui fait penser à celle des Nazis sous Hitler.

La montée des tensions religieuses constitue la plus grande menace pour la paix et une future transition vers la démocratie en Birmanie. Les violences se répandant à travers le pays, la situation pourrait bien s’empirer durant les mois à venir si des mesures urgentes ne sont pas prises.

En savoir plus:

– L’instrumentalisation des tensions religieuses par le gouvernement menace la transition lire ici

– Un an après les violences anti-musulmanes de Meitkila : les discours haineux inspirent des lois discriminatoires lire ici

– Pour en savoir plus sur les événements du mois de janvier: lire ici

– Vidéo de Sophie Ansel, auteur de « Nous, les Innommables : un tabou birman » :

– Rapport de Human Right Watch : « All You Can Do is Pray »

– Communiqué commun de 76 organisations – La situation des droits de l’homme et humanitaire des Rohingyas – Juin 2013