Transcription | Conférence de presse de Kelley E.Currie

Transcription | Conférence de presse de Kelley E.Currie

Suite à la réunion de la Troisième Commission de l’Assemblée Général de l’ONU qui traite notamment des questions liées aux affaires humanitaires et aux droits de humains, Kelley E. Currie, rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des droits humain au Myanmar, a participé à une conférence de presse le 29 octobre 2026.

Vous trouverez ci-dessous la transcription et la traduction de son intervention. Vous pouvez visionner la vidéo complète de la conférence de presse, en anglais, ici.

Je vous remercie toutes et tous d’être venus, et d’avoir participé à cette réunion à un stade déjà avancé des travaux de la Troisième Commission. Il s’agit de ma première séance d’information auprès de l’ONU. Je n’ai pas encore fait de présentation à Genève. Je commence en réalité mon mandat de rapporteuse spéciale à New York ; j’ai donc beaucoup apprécié de pouvoir informer la Troisième Commission et de discuter de mon rapport avec les États membres. J’ai également apprécié les réunions bilatérales avec les États membres cette semaine, ainsi que le soutien du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’Homme (HCDH), du reste de l’ONU et du Secrétariat, qui m’ont permis de venir ici et de m’exprimer sur la situation des droits humains au Myanmar.


On observe également des cas de violations des droits humains commises par des groupes armés, notamment des groupes armés non étatiques. C’est le cas dans l’État de Rakhine, où des acteurs non étatiques commettent des violations des droits humains, notamment en procédant à des enrôlements forcés. Ce que nous voyons dans l’État de Rakhine, je le qualifierais de « conflit dans le conflit » : toutes les parties procèdent au recrutement et à la conscription forcés de villageois, y compris de Rohingyas. Cette situation crée une dynamique particulière dans cette zone critique du conflit armé.


Un autre sujet de vive préoccupation est le lien entre l’économie illicite et l’économie de guerre, qui se développe et continue de croître alors même que l’économie formelle décline, se contracte et s’effondre dans différentes régions. Cette économie illicite alimente le conflit, au lieu d’en être une conséquence. La situation a changé : nous avons constaté une évolution au cours de l’année écoulée. Auparavant, l’économie de guerre était plutôt une conséquence du conflit. Elle en est désormais l’un des principaux moteurs, car elle permet au régime d’acheter des armes qu’il utilise ensuite pour attaquer les civils. Elle lui fournit également des ressources qui lui permettent de maintenir la loyauté de ses troupes. Cette tendance est très préoccupante.

C’est pourquoi j’ai beaucoup évoqué avec les États membres la manière de traiter la question des entreprises qui fournissent des services, par exemple, aux centres d’escroquerie — qu’il s’agisse de services de télécommunications ou d’autres prestations qui facilitent l’économie de ces centres —, ainsi que d’autres composantes de l’économie illicite, en particulier dans le secteur minier. J’ai également abordé le travail forcé, le travail contraint et la servitude involontaire liés à nombre de ces violations des droits humains.


Je m’efforce donc d’attirer l’attention des États membres sur les domaines dans lesquels ils peuvent agir.


Cela m’amène à une autre question qui a constitué jusqu’à présent un axe majeur de mon mandat et qui, je pense, le restera : le régime a intensifié ses démarches auprès de différents pays et a reçu un accueil plutôt favorable de la part de plusieurs pays de la région, ainsi que de pays extérieurs à celle-ci, qui nouent des relations avec le régime militaire. En soi, le dialogue n’est pas nécessairement une mauvaise chose.

Ce dialogue ne semble reposer sur aucun principe ni sur aucune démarche conditionnelle visant à réduire les violences ou à faire respecter, par exemple, le consensus en cinq points de l’ASEAN.


Nous souhaitons encourager les États à ne pas contribuer à normaliser le comportement de ce régime par le biais de leurs relations avec lui. Tel est le message essentiel de mon rapport et des présentations que j’ai faites cette semaine.


Une autre question qui préoccupe fortement les États membres est celle du retour des personnes au Myanmar, qu’il s’agisse de ressortissants du Myanmar ou d’autres personnes. Un conflit est toujours en cours. La situation n’est pas sûre et ne permet pas d’envisager des retours durables. Dans les circonstances actuelles, il est très difficile d’imaginer que des retours au Myanmar puissent être sûrs, dignes, volontaires et durables. Nous avons donc conseillé aux États membres de faire preuve d’une grande prudence lorsqu’ils réfléchissent aux modalités de ces retours, qu’il s’agisse de retours de réfugiés ou d’autres catégories de personnes.


Enfin, avant de passer la parole à mon collègue, je voudrais évoquer deux points. Le premier concerne les raisons d’espérer que je peux entrevoir. Elles tiennent à l’émergence d’efforts concertés entre les acteurs de la résistance, les acteurs pro-démocratie et ceux qui s’opposent au régime militaire. Ces acteurs commencent à se rassembler au sein de plateformes communes consacrées au plaidoyer international et à l’action humanitaire.

Il faut dialoguer avec toutes les parties prenantes, et pas uniquement avec le régime militaire.


Il est également nécessaire de fournir l’aide humanitaire par l’intermédiaire de canaux non étatiques. Sans cela, les personnes vivant dans les zones qui échappent au contrôle du régime ne reçoivent aucune aide. Ce message s’adresse aussi bien aux agences des Nations Unies qu’aux donateurs bilatéraux.


Enfin, concernant la décision de la Cour internationale de Justice (CIJ), mon collègue Nick Koomjian en parlera plus longuement, mais je tiens à soulever une préoccupation particulière : le risque de violences après cette décision. Si la décision donne raison à la Gambie et conclut que les autorités du Myanmar ont commis un génocide ou n’ont pas pris les mesures nécessaires pour l’empêcher, j’ai observé sur le terrain, au Myanmar, certains signes indiquant que les groupes responsables de discours de haine et de l’incitation à la violence contre les minorités non bouddhistes et non bamar — notamment les Rohingyas, mais aussi, plus largement, les musulmans du Myanmar — sont devenus beaucoup plus actifs en ligne. Ils sont également de plus en plus actifs dans les espaces politiques placés sous le contrôle du régime. J’y vois les signes avant-coureurs de possibles violences à la suite de la décision de la CIJ.


J’appelle donc tous les États membres à rester vigilants et à suivre attentivement la situation afin de détecter tout risque de violences après la décision de la CIJ. Je vous remercie et me réjouis de répondre à vos questions.

Kelley E. Currie, rapporteuse spéciale des Nations Unies sur la situation des droits humains au Myanmar