Travailleurs birmans en Thaïlande: une source de revenus pour leur pays d’origine

Travailleurs birmans en Thaïlande: une source de revenus pour leur pays d’origine

InfoBirmanie, en partenariat avec Terre des Hommes France (TDH), la Fédération Internationale Terre des Hommes (FITDH), et Foundation for Education and Development (FED) participe à un projet visant à réduire la vulnérabilité des migrants entre la Thaïlande et la Birmanie. Cet article d’InfoBirmanie est le troisième d’une série mensuelle : retrouvez tous les mois une publication thématique pour rendre compte de la situation pressante des migrants birmans en Thaïlande et du contexte de cette migration.

04/07/2019

Flux migratoires Birmanie-Thaïlande, flux monétaires Thaïlande-Birmanie 

En 2018, 26% de la population birmane vivait sous le seuil de pauvreté. Pas étonnant donc, qu’elle soit attirée par l’importante demande de main-d’oeuvre de la Thaïlande toute proche. D’après le Ministère birman du Travail, de l’Immigration et de la Population, l’ampleur du phénomène est telle qu’il y aurait au moins 3 millions de travailleurs migrants birmans en Thaïlande, fuyant non seulement le manque d’opportunités, mais aussi les conflits, les persécutions et les injustices.

Cette population migrante joue un rôle important dans l’économie birmane. En 2017, 3.5 milliards de dollars (USD) ont été renvoyés officiellement au pays, représentant 5.4% de son PIB. Le Ministère birman du Travail, de l’Immigration et de la Population estime à près de 8 milliards de dollars (USD) la part d’envois informels.

Les travailleurs migrants birmans sont ceux qui expédient le plus d’argent depuis la Thaïlande à leurs familles: en 2015, 92.4% de tous les envois d’argent de Thaïlande étaient destinés à la Birmanie. Le pays étant ancré dans un partage traditionnel et genré des tâches, ce sont les femmes qui le plus souvent reçoivent l’argent, car les dépenses concernent très largement le foyer familial. Ces femmes et leurs familles vivent la plupart du temps en milieu rural, comme 70% de la population birmane, et ce sont d’abord leurs enfants, puis leurs frères et soeurs, leurs beaux-enfants ou leurs époux qui leur envoient.

Le parcours type du baht Thaï vers la Birmanie

Pour garantir cette source de revenus à leurs proches, les travailleurs birmans en Thaïlande ne gardent que ce dont ils ont besoin pour couvrir leurs dépenses, et font passer le reste en Birmanie. En moyenne, les femmes migrantes envoient plus d’argent à leurs familles que les hommes, même si elles touchent des salaires moins élevés, sacrifiant davantage leurs conditions de vie.

80% des travailleurs migrants birmans utilisent des voies informelles qui passent par les hundi, contre seulement 20% qui privilègient les voix formelles. Pour ce faire, l’expéditeur en Thaïlande prend contact et livre la somme d’argent à un agent, qui l’apporte ensuite physiquement à la frontière pour la transférer à un autre agent en Birmanie. Ce dernier porte l’argent en mains propres à la famille, ou le livre à une agence ou à une banque locale pour que le destinataire puisse le retirer. Il existe aussi des transferts bancaires transfrontaliers entre les agents, mais c’est moins commun car il existe peu de partenariats bancaires entre la Birmanie et la Thaïlande. Ce moyen est aussi plus cher et plus surveillé par les banques qui cherchent à prévenir la fraude et le financement du terrorisme, donc toutes les parties concernées préfèrent les “livraisons à domicile” .

Cette prédilection pour l’informalité découle de plusieurs facteurs. Tout d’abord, la tradition et les relations: le système des hundi fonctionne depuis longtemps par la confiance et les cercles de connaissances et d’ethnies. Au fil des années, des stratégies pour assurer la sécurité des transferts ont été élaborées, telle que l’utilisation de codes secrets pour s’assurer de la véracité des personnes impliquées. C’est aussi un moyen avéré pour sa rapidité (le processus dure normalement moins de 24h) et ses frais d’envoi et de réception bien plus abordables que le secteur formel.

Deuxièmement, c’est un moyen beaucoup plus pratique tant pour les expéditeurs que les destinataires. En Thaïlande, très peu de migrants birmans ont des comptes en banque car la majorité se trouve en situation irrégulière et n’a pas les documents requis pour entamer ces démarches administratives. Du côté de la Birmanie, plus d’un tiers de la population est exclue de tout service financier formel ou informel, notamment en milieu rural, et le temps et l’effort requis pour y accéder découragent. De plus, la population birmane a très peu confiance en ses institutions financières et ses banques, après avoir traversé trois faillites. Les paiements se font donc en espèces, ce qui n’incite ni à l’investissement ni à l’épargne, mais plutôt à des dépenses immédiates. Les fonds reçus servent essentiellement à la survie de la famille, utilisés pour les produits de première nécessité, puis pour l’éducation, le logement, la santé, les dépenses pour les occasions spéciales comme les mariages, et enfin la participation à la société de consommation.

Une volonté de régulariser les flux pour le développement birman 

Ce type d’envoi d’argent est considéré dans les cercles du développement international comme un moyen de stimuler l’économie et de lutter contre la pauvreté, lorsqu’il est effectué de manière formelle. Les institutions financières birmanes bénéficieraient d’une régularisation des flux monétaires entre les deux pays, ce qui dynamiserait leur utilisation par la population. C’est pourquoi elles effectuent des partenariats avec des entreprises internationales spécialisées comme Western Union, qui a choisi de s’allier avec la banque de Myawaddy.

Cette dernière est cependant une filiale d’un grand groupe dirigé par les militaires birmans, la Union of Myanmar Economic Holdings Ltd (UMEHL). Ses profits, et par association ceux de Western Union, bénéficient donc aux militaires, accusés de crimes contre l’humanité, de crimes de guerre et de génocide. Si des birmans dans 74 pays ont utilisé Western Union pour envoyer de l’argent chez eux, la dépendance du couloir Thaïlande-Birmanie sur le système hundi laisse penser qu’il ne contribue sans doute pas, ou peu, à l’enrichissement des membres de l’armée.

L’avenir des transferts Thaïlande-Birmanie 

Depuis peu, des initiatives pour digitaliser les transferts d’argent des travailleurs birmans en Thaïlande à leurs familles voient le jour. En mars 2019, Krunghtai Bank, Everex Holdings et Shwe Rural and Urban Development Bank ont signé une lettre d’intention, visant à introduire le premier service de transferts transfrontaliers par blockchain (monnaie numérique). Ce service permettrait aux clients de faire des transactions via leur smartphone, n’importe où et n’importe quand, tout en gardant un oeil sur leurs dépenses. En parallèle, un partenariat entre l’opérateur Telenor et Yoma Bank a créé Wave Money, très largement répandu en Birmanie pour les transferts nationaux: 1.3 milliards de dollars (USD) se sont déplacés à l’aide de ce réseau de transfert digital. Ce système a été développé par téléphone ou via des agences localisées à travers le pays dans lesquelles les clients peuvent se rendre pour effectuer leurs transactions. Au vu de la densité des flux du couloir Thaïlande-Birmanie, ils réfléchissent très sérieusement à s’y installer.

Simples et efficaces, ces initiatives pourraient en théorie révolutionner la manière dont les travailleurs migrants birmans en Thaïlande renvoient une partie de leurs salaires à leurs familles. Malheureusement, elles ignorent quelques données non négligeables… 60% des personnes qui reçoivent ces fonds sont des femmes, mais les femmes ont 29% de moins de chances de posséder un téléphone portable, ce qui entrave leur accès aux applications de services financiers. De plus, ces initiatives ne sont autorisées que si elles sont faites en partenariat avec une banque birmane, mais l’inclusion financière est particulièrement basse en milieu rural, première destination des transferts. Enfin, les usagers des smartphones et d’internet en Birmanie ignorent largement l’existence de services en ligne autre que  Facebook, y compris de produits digitaux financiers. C’est cette méconnaissance globale qui a d’ailleurs contribué de manière significative à la désinformation et au développement de la haine propagée contre les Rohingya sur les réseaux sociaux, et qui souligne la nécessité de maîtriser le numérique.

Si la Birmanie souhaite incorporer ces flux à son développement économique, de manière éthique et responsable, il faut qu’elle établisse une conception basée sur les besoins de sa population et choisisse des partenaires conscients des droits humains. Prendre en compte la réalité et la démographie des personnes qu’elle cherche à atteindre est indispensable pour leur proposer un service économique et social à l’impact positif et durable.

Clara Sherratt

Coupure internet en zone de guerre : motion d’urgence du parlement arakanais

Coupure internet en zone de guerre : motion d’urgence du parlement arakanais

CP 26 juin 2019Une zone de guerre, à l’accès déjà très restreint, se trouve coupée du monde depuis le 20 juin par décision du Ministère birman des transports et des communications.

En application de la loi de 2013 sur les télécommunications, ce Ministère a demandé aux opérateurs de téléphonie mobile de couper internet au niveau de huit townships dans l’état d’Arakan et d’un township dans l’état Chin.

Le Parlement de l’état d’Arakan a soumis une motion d’urgence au gouvernement central, par laquelle il demande la restauration des services internet. L’inquiétude des auteurs de la motion d’urgence, qui doit être examinée aujourd’hui, sera-t-elle entendue ?

Dans son édition du 24 juin, Radio Free Asia (RFA) relate les propos d’un des parlementaires à l’initiative de la motion, qui redoute que cette coupure d’internet entraîne encore plus de violences et de violations des droits humains : « nous sommes très inquiets et terrifiés de voir le gouvernement ordonner une coupure d’accès à l’information au lieu d’améliorer l’accès à celle-ci en temps de conflit ».

Dans un communiqué du 24 juin, 21 organisations de la société civile birmane demandent la levée de cette interdiction et en appellent à réformer la loi sur les télécommunications pour la mettre en conformité avec les standards internationaux.

Le Ministère des transports et des télécommunications a invoqué des « perturbations de la paix » et « l’utilisation de services mobiles à des fins d’activités illégales » pour justifier sa décision. Mais l’ONU rapporte plutôt, « selon des informations crédibles », que « le 19 juin, la Tatmadaw (l’armée birmane) aurait mené des attaques par hélicoptère dans le canton de Minbya, dans le centre de l’état d’Arakan. Le lendemain, l’armée de l’Arakan (AA) a tiré sur un navire à Sittwe, tuant et blessant plusieurs soldats.»

Depuis lors, RFA rapporte que de violents combats ont éclaté le dimanche 23 entre l’armée et l’Armée de l’Arakan (AA) au niveau des townships de Mrauk-U et de Kyauktaw, entraînant la fuite de centaines de civils, et des pertes dans les rangs des militaires et de l’AA, contestées par les protagonistes. Des civils, sans aucun lien avec le conflit, auraient par ailleurs été arrêtés par l’armée, dans la continuité de pratiques récentes et passées.

Amnesty International a très récemment publié un rapport documentant les crimes de guerre et abus commis par l’armée birmane depuis janvier 2019 dans l’état d’Arakan. Les populations civiles y sont de nouveau exposées à la violence des militaires, en toute impunité.

« On me dit que la Tatmadaw est en train de mener une « opération de déminage », qui, nous le savons tous maintenant, peut servir de couverture pour les auteurs de violations flagrantes des droits humains contre la population civile » s’inquiète la rapporteuse spéciale de l’ONU sur la Birmanie, Mme Yanghee Lee, avant d’ajouter : « Nous ne devons pas oublier que ce sont les mêmes forces de sécurité qui ont jusqu’ici nié toute responsabilité pour les atrocités commises contre les Rohingya… il y a moins de deux ans ».

Alors que la région est déjà soumise à d’importantes restrictions d’accès humanitaire et que le travail des journalistes y est quasiment impossible, la mesure décidée par le Ministère des transports et des communications est très alarmante.

Comme le souligne Reporters Sans Frontières, ce sont plus d’un million de personnes qui se trouvent privées d’internet dans une région en proie à une escalade des combats depuis novembre 2018, et l’on peut voir dans cette « violation choquante de la liberté d’informer » « un nouveau signe de l’impasse dans laquelle se trouve la transition démocratique en Birmanie». 

Contact : Sophie Brondel 07 62 80 61 33 sophie@info-birmanie.org

Contacts presse du communiqué de 21 organisations de la société civile birmane : 

Daw Wai Phyo Myint – Myanmar Center for Responsible Business (MCRB)
09 795 333 831
Daw Yin Yadanar Thein – Free Expression Myanmar (FEM)
09 791 689 646
Daw Yatanar – ‘Myan’ ICT for Development Organization (MIDO)
09 450 025 616

Aung San Suu Kyi et Viktor Orbán : convergences xénophobes ?

Aung San Suu Kyi et Viktor Orbán : convergences xénophobes ?

CP 6 juin 2019 – Alors que plus d’un million de Rohingya demeurent contraints à l’exil et que des membres de la minorité musulmane sont la cible d’extrémistes bouddhistes en Birmanie, Aung San Suu Kyi affiche des convergences sur « l’Islam » et « l’immigration» avec un représentant de l’extrême droite européenne.

Lors de son déplacement en Europe, Aung San Suu Kyi s’est en effet rendue à Budapest où elle a rencontré le Premier Ministre hongrois Viktor Orbán, récemment suspendu du Parti Populaire Européen (PPE) au Parlement Européen en raison de sa dérive nationaliste et xénophobe.

Le moment n’est pas anodin. En Birmanie, une campagne citoyenne #WhiteRose4Peace prônant la tolérance et la paix se développe actuellement, en réaction aux attaques de musulmans perpétrées par des extrémistes bouddhistes pendant le Ramadan. Le fait pour Aung San Suu Kyi de se montrer en phase avec Viktor Orbán s’inscrit dans le prolongement de positions passées, tout en marquant un pas inquiétant dans les dérives du nationalisme bamar-bouddhiste : « L’immigration » serait, selon le communiqué publié à l’issue de leur rencontre, « un des plus grands défis de leurs pays et régions respectifs.» La Birmanie ne manque pourtant pas de réels défis en matière de respect des droits humains, de justice et de paix.

Le rapprochement entre Aung San Suu Kyi et un individu qui incarne une menace pour la démocratie et l’Etat de droit en Europe va-t-il se développer ? Il devrait en tout cas alerter ceux qui ont pour position de défendre «  la transition démocratique en cours », indépendamment de sa réalité. La question se pose d’autant plus que nombre d’observateurs craignent que cette dérive nationaliste se renforce à l’approche des échéances électorales de 2020. D’un côté, le risque évoqué d’un retour de l’armée au pouvoir, de l’autre le reniement des valeurs démocratiques ?

Dans ce contexte, soulignons que le mandat d’arrêt contre le moine extrémiste Wirathu n’a pas été émis dans la volonté de lutter contre sa propagande xénophobe contre les musulmans du pays. Ce sont bien davantage ses propos sur le régime en place qui lui valent d’être dans le collimateur des autorités aujourd’hui. Les poursuites à son encontre risquent donc, hélas, de n’être qu’un écran de fumée face à la menace xénophobe qui plane en Birmanie.

Contact : Sophie Brondel sophie@info-birmanie.org 07 62 80 61 33

 

 

#WhiteRose4Peace

#WhiteRose4Peace

Campagne – 05 juin 2019 –

« La rose blanche pour la paix est le mouvement des citoyens du Myanmar qui aiment la paix, attachent de l’importance à l’égalité et à l’harmonie sociale, en résistant à ceux qui propagent intentionnellement la haine et provoquent une instabilité ethnique et religieuse au Myanmar. »

Déclaration de la page officielle de la campagne

Une campagne de roses blanches a été lancée en symbole de paix et de solidarité avec les musulmans de Birmanie, qui ont été victimes d’attaques de la part d’au moins 100 nationalistes, dont des moines bouddhistes, durant la période du Ramadan. Ces derniers ont interrompu les prières d’un groupe de musulmans à Rangoun, dans un local qui leur avait été prêté à cet effet, armés de couteaux et de bâtons.

Au lendemain de ces déferlements de haine, le moine bouddhiste U Bandatta Seindita s’est rendu sur place, au Township de South Dagon, pour distribuer des roses blanches aux musulmans après leurs prières. Ce geste a été repris les jours suivants par des activistes bouddhistes à la sortie d’autres mosquées à travers le pays: Dagon, Mandalay, Sagaing, Yangon…

Le mouvement s’est vite répandu sur les réseaux sociaux avec le #WhiteRose4Peace et propage l’empathie, la tolérance, la compassion et la bonté entre les religions. Les organisateurs de la campagne Facebook ont insisté pour dire que de simples individus pouvaient tout à fait y participer aux côtés des groupes organisés. Il suffit de donner une rose à son prochain, quelle que soit sa religion ou son appartenance ethnique, et de diffuser la photo.

L’équipe d’InfoBirmanie #WhiteRose4Peace

Cette initiative citoyenne a par la suite été élargie à la promotion de l’amitié entre toutes les minorités ethniques et religieuses, et a été largement saluée dans le contexte d’un nationalisme bamar-bouddhiste grandissant qui alimente dangereusement les conflits.

Double discrimination, multiples conséquences:  les travailleuses migrantes birmanes en Thaïlande

Double discrimination, multiples conséquences: les travailleuses migrantes birmanes en Thaïlande

InfoBirmanie, en partenariat avec Terre des Hommes France (TDH), la Fédération Internationale Terre des Hommes (FITDH), et Foundation for Education and Development (FED) participe à un projet visant à réduire la vulnérabilité des migrants entre la Thaïlande et la Birmanie. Cet article d’InfoBirmanie est le second  d’une série mensuelle : retrouvez tous les mois une publication thématique pour rendre compte de la situation pressante des migrants birmans en Thaïlande et du contexte de cette migration.

28/05/2019

La féminisation de la migration Birmanie – Thaïlande

L’intensification sans précédent des migrations aujourd’hui s’accompagne d’une féminisation très importante de ces mouvements, y compris en Asie du Sud-Est. D’après le rapport Thaïlande 2019 de l’Organisation Internationale des Migrations (OIM), une demande accrue de main d’oeuvre dans des filières “féminisées” a accru le nombre de femmes migrantes dans la région de l’ASEAN, en particulier vers la Thaïlande. En effet, au moins 50.2% de la population migrante en Thaïlande sont des femmes, mais un grand nombre d’entre elles échappent à ces statistiques car les femmes sont surreprésentées dans le secteur informel par rapport aux hommes. On estime que 70% des 4 millions de travailleurs migrants en Thaïlande viennent de Birmanie, dont 43% seraient des femmes.

Traditionnellement, les femmes birmanes suivaient leurs maris dans leur parcours migratoire. Mais dû à la nécessité d’échapper aux conflits, à la pauvreté et pour subvenir aux besoins de leurs familles, elles sont de plus en plus nombreuse à partir indépendamment, même si leurs trajectoires restent majoritairement clandestines. Sous le régime militaire en Birmanie, les voies légales d’immigration étaient largement inaccessibles, notamment aux femmes de moins de 25 ans qui étaient interdites de voyager non-accompagnées et aux femmes d’appartenance ethnique. Ces voies se sont ouvertes à travers divers accords bilatéraux mais seulement pour certains secteurs valorisant une main d’oeuvre masculine, excluant donc les femmes des opportunités légales. Outre les restrictions sur les déplacements des birmanes apportées par les voies institutionnelles de migration, ces routes sont inabordables à cause des inégalités structurelles qui affectent les femmes. Le coût, la complexité et la durée des démarches administratives les découragent de toute perspective migratoire régulière.

Des inégalités de genre déterminantes

La précarité est très présente dans le quotidien des travailleuses migrantes birmanes. Bien qu’elles trouvent facilement du travail, elles sont majoritairement employées dans des postes non-qualifiés de manière informelle. En Thaïlande, 61% des birmanes travaillent dans des usines, de construction ou de textile par exemple, 15% dans l’emploi domestique et 24% sont travailleuses du sexe et dans le secteur des divertissements et du tourisme. Reléguées à des métiers dits “de femme” et sous-estimés, elles endurent des conditions de travail moins favorables que les hommes et sont en proie à l’exploitation et aux violations de leurs droits.

Dans les industries, la loi de protection du travail thaïlandaise qui garantit à tous les mêmes droits n’est pas appliquée. Les femmes migrantes n’ont pas accès aux postes de même statut que leurs homologues masculins, et les rares qui parviennent à des métiers plus spécialisés perçoivent des salaires bien moindres. De plus, les entreprises, souhaitant avoir accès à une réserve de main d’oeuvre migrante peu chère et facilement remplaçable, ont stratégiquement relocalisé leurs usines aux frontières entre les deux pays. C’est le cas de la région de Mae Sot, où beaucoup d’entreprises de vêtements se sont installées pour disposer facilement et sans contraintes de travailleuses. Ceci les soumet à une grande insécurité du travail car les employeurs ne les enregistrent pas volontairement et ces femmes sont donc dépourvues de droits basiques et d’accès aux systèmes de protection sociale.

Dans le domaine des services aux personnes, le travail domestique n’est pas reconnu par la loi, maintenant les travailleuses dans des situations d’illégalité et les exposant à de nombreux risques. La complexité des relations professionnelles soumet certaines femmes à des injustices et même à du travail forcé. Décrites comme “membres de la famille” et vivant sur place, les employeurs profitent de l’étroitesse des liens pour demander des services sans limites, tout en instaurant des frontières considérées comme nécessaires pour assurer l’hygiène et la séparation des classes sociales… Dans le travail du sexe, la criminalisation de la prostitution et la présomption que les femmes ne font pas le choix d’exercer ce métier mais sont plutôt victimes de trafic, les exposent à des risques de détention et de rapatriement lors des fréquents raids d’établissements. Bien que le trafic soit une problématique importante et que de nombreuses femmes deviennent victimes d’exploitation sexuelle, le travail du sexe en Thaïlande demeure l’un des seuls secteurs où les femmes peuvent espérer gagner plus que le salaire minimum. Pour autant, les conditions de travail sont très dures: pas de repos, des amendes pour les absences et les retards et un contrôle physique et vestimentaire sévère. Cependant, le stigma associé à cette occupation et la peur des répercussions empêchent les professionnelles qui le souhaitent de porter plainte contre leurs conditions de travail, et aux potentielles victimes de trafic de recourir à la justice.

Quelque soit le secteur, il est clair que les conditions de travail des migrantes birmanes se rapprochent de l’exploitation. Elles forment la catégorie en Thaïlande qui touche les rémunérations les plus basses si l’on croise les données par nationalité et par genre, et compensent ce manque par un nombre d’heures inhumain. Cela leur permet de renvoyer la même somme d’argent à leurs familles restées en Birmanie que les hommes, redoublant d’efforts, acceptant les conditions et sacrifiant leur bien-être.

La violence systémique à l’égard des travailleuses birmanes

Les travailleuses birmanes, surtout domestiques et du sexe, souffrent régulièrement de violences verbales, physiques et sexuelles. Isolées, occupant des rôles genrés, soumises à des relations de domination, elles sont extrêmement vulnérables à ces abus. Dans les usines, les femmes ne sont pas non plus à l’abri de violences car les travailleurs y sont logés dans des habitations communes. La sécurité et l’intimité ne sont pas respectées, avec des salles de bains collectives, peu d’éclairage, et l’impossibilité de fermer portes et fenêtres à clé. La seule garantie de protection que possèdent les femmes est la présence de leurs maris sur place, renforçant les stéréotypes de genre et leur dépendance.

Les femmes peuvent difficilement dénoncer ces atteintes en raison de la peur de représailles envers leur statut de migrantes et du jugement de la part de la communauté. A Mae Sot, les autorités reçoivent chaque année au moins 20 plaintes de viols ou meurtres de migrantes birmanes mais la police est inefficace dans le traitement de ces affaires. Elle extorque parfois même les femmes qui s’expriment, profitant de leur situation et justifiant leurs craintes.

La justice n’est pas le seul service public qui leur est quasi-inaccessible. Comme elles travaillent majoritairement de manière informelle et irrégulière, les travailleuses birmanes ne reçoivent aucune sécurité sociale et n’ont pas les moyens de souscrire au système de santé privé. La barrière de la langue les entrave et leurs mouvements sont souvent limités par la distance entre leurs lieux de travail ou de résidence et la ville, ainsi que par leurs employeurs qui leur interdisent tout déplacement en imposant un rythme de travail incessant. De ce fait, elles doivent se contenter d’auto-traitements, qu’importe la gravité de leur état. Ces obstacles affectent également leur santé sexuelle et reproductive, surtout chez les travailleuses du sexe, ce qui augmente les risques d’infections et de maladies sexuellement transmissibles et les grossesses non-désirées. Bien que cela soit interdit par la loi, les employeurs n’accordent pas de congé maternité et renvoient les femmes enceintes, les obligeant à « trouver une solution ». Comme l’avortement est illégal en Thaïlande, les femmes doivent interrompre leurs grossesses clandestinement, entraînant des complications qui peuvent être fatales. Le peu de femmes qui décident de garder leur bébé opte pour des accouchements dangereux au travail ou à domicile au vu des coûts exorbitants des centres et des hôpitaux. Le gouvernement thaïlandais est au courant et même complice de ces pratiques, soumettant les femmes à des tests de grossesse avant de leur accorder des permis de travail, et menaçant régulièrement de déporter les travailleuses enceintes.

Quid de la “safe migration” prônée par l’ONU?

Les travailleuses migrantes birmanes vivent dans un climat de peur et d’appréhension permanent. Elles subissent une double discrimination de par leur statut de femmes et d’étrangères qui les empêche de jouir de droits fondamentaux et elles sont menacées par tout type de violations et d’abus par leurs employeurs, les autorités  et leurs collègues. N’ayant aucun moyen de se protéger sans risquer des représailles, elles souffrent en silence de ce cercle vicieux d’instabilité et de dangers car leurs envois d’argent sont la principale source de revenus pour leurs familles. Il est donc indispensable d’instaurer une migration sûre, afin que ces femmes n’aient pas à se sacrifier. Les lois du travail thaïlandaises doivent protéger les droits inaliénables de ce groupe marginalisé et les accords bilatéraux entre la Thaïlande et la Birmanie reconnaître l’importance de leur travail. Soulever le voile d’invisibilité qui les recouvre permettra aux travailleuses birmanes migrantes de soutenir leurs familles sans mettre leur vie et leur dignité en péril.

Clara Sherratt