Lettre ouverte : 38 organisations de la société civile demandent à la France d’appuyer la requête de la Gambie contre la Birmanie devant la Cour Internationale de Justice

Lettre ouverte : 38 organisations de la société civile demandent à la France d’appuyer la requête de la Gambie contre la Birmanie devant la Cour Internationale de Justice

26 septembre 2022

Le 25 août 2022, nous avons commémoré le Jour du Souvenir pour les Rohingya, si terriblement éprouvés par la violence d’Etat en Birmanie. Cinq ans après l’exode de près de plus de 700 000 d’entre eux au Bangladesh, « personne n’a été tenu de rendre des comptes pour les crimes contre l’humanité et actes de génocide commis contre la population Rohingya »[1].

Depuis le coup d’Etat militaire du 1er février 2021, la répression brutale menée par la junte s’étend à tout un peuple et se caractérise par la commission de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre. La barbarie des militaires birmans, qui semble sans limite, se nourrit de décennies d’impunité et de l’inaction du monde pour y mettre un terme. Plus que jamais, les gouvernements doivent explorer toutes les voies possibles pour que justice soit rendue et que les responsables des atrocités commises par l’armée birmane aient à répondre de leurs actes.

Par la présente lettre, nous demandons à la France d’appuyer formellement la requête de la Gambie contre la Birmanie, initiée en novembre 2019 devant la Cour Internationale de Justice (CIJ) pour violation de la Convention sur le génocide. La France, qui se targue d’être la patrie des droits humains, doit s’engager dans cette procédure. 

Pour marquer les commémorations du 25 août, le Royaume-Uni et l’Allemagne ont annoncé leur appui à la requête de la Gambie. Dès septembre 2020, le Canada et les Pays-Bas ont déclaré publiquement leur intention de soutenir cette procédure, en soulignant que « la Convention sur le génocide incarne l’engagement solennel de prévenir le crime de génocide et de demander des comptes aux responsables. En présentant cette requête à la CIJ, la Gambie a fait un pas louable vers la fin de l’impunité pour ceux qui commettent des atrocités en Birmanie et pour assurer le respect de cet engagement». Le Canada et Les Pays-Bas avaient ajouté qu’il était«de leur devoir d’appuyer ces efforts qui concernent l’ensemble de l’humanité».

Nous estimons qu’il est aujourd’hui du devoir de la France d’appuyer ces efforts, dans le cadre d’une procédure marquée par des avancées attendues. Dans un arrêt du 22 juillet 2022, la CIJ a rejeté les exceptions préliminaires de la Birmanie et conclu que la Gambie avait qualité, en tant qu’État partie à la Convention sur le génocide, pour invoquer la responsabilité de la Birmanie. 

L’initiative de la France, menée au nom de la justice et de la lutte contre l’impunité en Birmanie, sera saluée comme une étape marquante dans la quête de justice du peuple birman dans son ensemble.

Organisations signataires :

  1. Action Against Myanmar Military Coup (Sydney)
  2. Ah Nah Podcast – Conversation with Myanmar
  3. ALTSEAN Burma
  4. Association Suisse Birmanie (ASB)
  5. Attac France
  6. Beyond Borders Malaysia
  7. Burma Action Ireland
  8. Burma Campaign UK
  9. Burma Human Rights Netwok (BHRN)
  10. Burmese Rohingya Organisation UK (BROUK)
  11. Communauté Birmane de France (CBF)
  12. Christian Solidarity Worldwide (CSW)
  13. CRPH & NUG supporters Ireland
  14. CRPH Funding Ireland
  15. Doh Atu Ensemble pour le Myanmar
  16. Educational Initiatives Prague
  17. European Karen Network (EKN)
  18. Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH)
  19. Free Rohingya Coalition
  20. Global Myanmar Spring Revolution (GMSR)
  21. Info Birmanie
  22. International Association Myanmar-Switzerland (IAMS)
  23. International Karen Organisation (IKO)
  24. International Society of Myanmar Scholars and Professionals
  25. Japan Myanmar Help Network
  26. Justice for Myanmar
  27. Justice4Rohingya UK
  28. Karen Swedish Community (KSC)
  29. Ligue des droits de l’Homme (LDH)
  30. Myanmar Accountability Project (MAP)
  31. Myanmar people in Ireland
  32. Myanmar Community Austria (MCA)
  33. Progressive Voice
  34. Rohingya Action Ireland
  35. Supporting Myanmar Australia
  36. Swedish Burma Committee
  37. US Burma Campaign
  38. Women Activists Myanmar

[1] Human Rights Watch Myanmar : Cinq ans plus tard, les Rohingyas sont toujours privés de justice et de liberté, 24 août 2022

Représentation de la Birmanie à l’ONU : la junte doit être résolument écartée

Représentation de la Birmanie à l’ONU : la junte doit être résolument écartée

CP, le 13 septembre 2022 – L’Assemblée générale de l’ONU, qui entame sa 77ème session, doit trancher la question de la représentation de la Birmanie à l’ONU. Cette année, c’est bien l’ambassadeur Kyaw Moe Tun, représentant du gouvernement d’unité nationale (NUG) – seul gouvernement démocratique et légitime du peuple birman – qui doit être désigné. Le candidat de la junte militaire – qui mène une campagne de terreur criminelle contre son peuple, commet des violations massives des droits humains et perd chaque jour un peu plus le contrôle du pays en proie au chaos – doit être écarté.

L’année passée, l’ONU n’a pas véritablement tranché la question. Elle s’est contentée de maintenir en poste l’ambassadeur Kyaw Moe Tun qui avait été nommé par le gouvernement d’Aung San Suu Kyi avant le coup d’Etat militaire du 1er février 2021. Sans se prononcer. Kyaw Moe Tun n’avait alors pas pu s’exprimer devant l’Assemblée générale…

Cet attentisme de l’ONU a eu des conséquences néfastes. Comme le souligne le Special Advisory Council for Myanmar (SAC-M), le peuple birman a été privé de voix dans plusieurs instances alors qu’il avait tant besoin d’être soutenu et entendu. Dans un rapport publié le 12 septembre, le Myanmar Accountability Project (MAP) demande d’ailleurs à l’ONU de mettre un terme à la situation chaotique générée par la question de la représentation de la Birmanie dans le système onusien. Devant la Cour Internationale de Justice (CIJ), ce sont des agents de la junte qui représentent la Birmanie. Devant le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU, le siège a été laissé vacant, alors même que la Birmanie traverse la plus grave crise des droits humains de son histoire.

Le MAP souligne enfin que des agences de l’ONU, telles que l’UNICEF, l’UNOCHA et la FAO, ont violé les principes d’engagement de l’ONU qui exigent que ses agences prennent leurs distances avec la junte. Cela suscite l’incompréhension et la colère du peuple birman et de la société civile, qui demandent à l’ONU de montrer qu’elle est du côté de la démocratie et de la justice, une demande renforcée par la récente visite de l’Envoyée spéciale de l’ONU en Birmanie, qui n’a servi qu’à des fins de propagande pour la junte et n’a rien apporté au peuple birman. « UN prove your existence for justice » pouvait-on lire récemment.

 

A quelques jours de la convocation de l’Assemblée générale de l’ONU, le SAC-M a publié un rapport qui revient sur la perte de contrôle de la junte sur le territoire birman : la résistance contrôle plus de territoire que la junte et délivre chaque jour plus de services publics à la population. Un élément de plus, sous l’angle du contrôle effectif du territoire, en faveur de la candidature du représentant du Gouvernement d’unité nationale (NUG).

Il est manifeste que le peuple birman est à un tournant de son histoire et il est plus que temps que lONU prenne ses responsabilités et cesse de le décevoir. La junte militaire doit être résolument écartée.

La barbarie de la junte appelle au sursaut de la communauté internationale

La barbarie de la junte appelle au sursaut de la communauté internationale

CP, le 25 juillet 2022 – Phyo Zeya Thaw, Kyaw Min Yu, Hla Myo Aung et Aung Thura Zaw ne sont plus vivants. Condamnés à mort par la junte birmane, ils ont été exécutés. Face à l’horreur de cette annonce, nous sommes anéantis et partageons le sentiment d’indignation mais aussi de dévastation et d’effroi exprimé aujourd’hui.

A chaque nouveau crime de la junte, nous pensons avoir touché le fond de la barbarie, mais les militaires birmans nous révèlent toujours un visage plus hideux. La communauté internationale doit apporter une réponse ferme et résolue face à ce nouveau pas dans l’horreur. Pour ne pas l’avoir fait jusqu’à présent, elle porte une responsabilité dans cette barbarie.

La Birmanie est devenue un enfer à ciel ouvert pour le peuple birman. Que faut-il encore pour que la junte soit traitée pour ce qu’elle est, une bande de criminels voire une organisation terroriste, qualifiée comme telle par des experts internationaux et des organisations de la société civile ? Aucune « normalisation » de la junte n’est possible.

La société civile réitère son interpellation de la communauté internationale pour que le Conseil de sécurité de l’Onu impose des sanctions ciblées et un embargo sur les armes, renvoie la situation en Birmanie devant la Cour Pénale Internationale (CPI) ou mette en place un Tribunal international ad hoc. L’Union Européenne doit aussi adopter des sanctions ciblées plus fortes contre la junte. Le peuple birman a un besoin criant d’aide, qui tarde à se concrétiser. Il a un gouvernement légitime, le gouvernement d’unité nationale (NUG), qui doit être appuyé et reconnu.

L’inaction de la communauté internationale face à l’impunité de la junte mène à la barbarie. Il y a urgence à agir pour qu’elle rende compte de ses crimes. A l’heure où la Cour Internationale de Justice (CIJ) confirme sa compétence pour se prononcer sur la requête de la Gambie – qui accuse l’Etat birman de génocide contre les Rohingya – nous demandons à la France de poser un acte fort, concret et immédiat en appuyant la requête de la Gambie, comme le font déjà le Canada et les Pays-Bas. Notre pays doit appuyer toutes les initiatives en soutien du combat du peuple birman pour la démocratie, la paix et la justice.

L’invité du mois : Olivier Guillard

L’invité du mois : Olivier Guillard

Entretien  avec Olivier Guillard, auteur de Birmanie 2020 (Dalloz, 2009), spécialiste de l’Asie au CERIAS (Université du Québec à Montréal), et directeur de l’information chez Crisis24 (Groupe GardaWorld)

« La mobilisation des Birmans contre la férule des généraux est admirable, incroyable. Émouvante. Mais pas désespérée, loin de là. » 

1/ Le mouvement de résistance du peuple birman face à la junte, transformé en révolution, est exemplaire par sa durée et son ampleur. Près d’un an et demi après le coup d’Etat militaire, où en est le rapport de rapport de force entre le peuple et la junte ?

Vous avez parfaitement raison de le souligner : face à de si nombreux périls et un adversaire aussi dénué de scrupules, disposant de moyens disproportionnés (cf. l’armée de l’air birmane a pris livraison ces derniers jours de deux chasseurs russes Sukhoi 30…), la mobilisation des Birmans contre la férule des généraux est admirable, incroyable. Émouvante. Mais pas désespérée, loin de là ; certes, en revanche, elle s’avère couteuse à maints égards (en vies humaines notamment ; en destructions matérielles ; en déplacements de population également). Pourtant, les Birmanes et les Birmans rejetant plus encore à l’été 2022 qu’à l’hiver 2021 la mainmise des généraux sur le pays demeurent plus déterminés qu’elles/ils ne l’ont jamais été ; prêts à payer le prix fort si nécessaire pour tenter de bouter hors du pouvoir l’armée birmane et ses relais, pour renvoyer les soldats dans les casernes et faire in fine prévaloir les (légitimes) velléités démocratiques d’une majorité de Birmans.

Aujourd’hui, si la tatmadaw (armée régulière) demeure à la fois (par la force, la terreur et la répression) aux commandes de la nation et en situation de contrôle sur une grande partie du territoire, cette dernière a vu se développer lors de l’année écoulée – un phénomène dont elle avait minimisé la probabilité d’occurrence, plus encore l’intensité et la menace à venir… – une noria exponentielle de groupes de défense citoyens locaux (généralement regroupés sous le générique de People’s Defense Forces ou PDF), pro démocratie et anti junte, incarnations armées de la résistance citoyenne au régime des militaires.

A l’été 2022, ces PDF en lien direct avec la résistance politique personnifiée par la Ligue nationale pour la Démocratie (LND), la société civile et les opposants de tout poil aux militaires, répondant dans leur grande majorité au Gouvernement d’union nationale (NUG), ont tissé à toute vitesse leur toile dans quasi tous les Etats du pays ; en étoffant sans cesse leurs rangs malgré les inévitables dangers associés à leur entreprise, profitant du savoir-faire et de précieux transferts de compétence de la part des groupes ethniques armés (GEA) hostiles au régime militaire et croisant quotidiennement ou presque depuis des années, sinon des décennies, le fer avec l’armée régulière dans les Etats Kachin, Shan, Karen, etc.

Les estimations diffèrent selon les observateurs et les sources mais les effectifs de ces PDF se comptent aujourd’hui assurément en dizaines de milliers d’hommes et de femmes, de tous âges et de toutes conditions sociales, par-delà les différences ethniques.

On dénombre au niveau national plusieurs centaines de PDF (cf. Chin National Defense Force, Civilian Defense and Security Organization, Cobra Column, Dragon Rangers Mandalay, etc.) ou autres structures similaires, dont les capacités se sont au fil des mois et trimestres d’expérience sur le terrain renforcées, leurs techniques et tactiques affinées[1], leur interopérabilité développée ; ce, en combinant notamment des attaques / opérations conjointement menées avec des GEA (cf. Karen National Liberation Army), opposant ainsi à l’armée régulière une galaxie de fronts sur lesquels cette dernière doit s’employer et disperser ses troupes, celles-ci enregistrant ces derniers mois de lourdes pertes (morts, blessés, destructions de matériels et prises de guerre). Une évolution non anticipée par des généraux condescendants et (trop) sûrs de leur fait regardant désormais d’un tout autre œil cette menace hybride (citoyenne, politique et de type guérilla) avec laquelle elle doit composer… Ainsi, si l’on en croit la Karen National Union (KNU), au 1er semestre 2022, lors de plus de 300 accrochages / attaques, ses forces auraient fait plus de 2 000 victimes[2] dans les rangs de l’armée régulière.[3]

Ces dernières semaines la tatmadaw et ces PDF s’affrontent quotidiennement sur un spectre très large de terrains et de fronts mouvants, dans une dizaine d’Etats et de régions plus particulièrement : dans les régions de Sagaing (Tabayin et Wetlet Townships ; Myaung), de Magwe ou de Mandalay, dans les Etats Shan (cf. Pekon Township), Kayah, Mon (cf. Bilin Township), Karen (Myawaddy Township) et Chin (région de Mindat).

2 / En comparaison du soutien apportée par la communauté internationale à la résistance ukrainienne, le soutien à la résistance birmane est faible et le peuple birman est livré à lui-même. Qu’est-ce que qui explique cette différence dans la réaction de la communauté internationale et comment ce soutien pourrait-il être renforcé ?

On peut à maints égards parler en l’occurrence de différence ; pour dire le moins. S’il ne s’agit bien entendu en aucun cas de s’émouvoir de l’importance de la mobilisation internationale au chevet de l’Ukraine envahie, sciemment détruite et martyrisée ces derniers mois par les forces russes et les desseins du Kremlin, et de la volumétrie de l’assistance (en matériels militaires, en crédits, en soutien diplomatique et financier) fournie par un concert des nations concerné, comment en revanche ne pas parallèlement s’émouvoir de la mobilisation infiniment plus minimaliste sinon quasi-inexistante en soutien à la résistance birmane, à son gouvernement d’union nationale, à ses PDF manquant de tout ou presque pour faire face sur le terrain à la puissante et bien équipée armée birmane ?

Quel contraste (euphémisme), quel désintérêt (en comparaison), quel mépris pour ces dizaines de millions de Birmans refusant le joug sans fin des généraux sur leur destinée… On peut sans mal imaginer combien la population doit se sentir délaissée, abandonnée, déconsidérée.

Fin juin, le gouvernement d’unité nationale (NUG) implorait (pour la énième fois) la communauté internationale de bien vouloir lui fournir au plus vite une aide matérielle, assurant que cette dernière (fut-elle bien évidemment moins transversale et plus limitée que celle destinée à la très méritante résistance ukrainienne) apparaît comme ‘’le moyen le plus rapide de mettre fin à cette crise et de libérer la Birmanie’’. Un appel (désespéré) de plus qui n’a guère résonné dans les chancelleries occidentales, dans les capitales européennes ou nord-américaines, par ailleurs bien peu relayé dans les médias occidentaux ; c’est tout dire…

On ne peut se voiler la face et considérer que le monde extérieur – à commencer par l’Occident – se sent concerné de la même manière par ces deux graves crises extérieures distantes l’une de l’autre de 7000 km (à vol d’oiseau)… Consciemment ou non, le sort difficile de la population ukrainienne de Kiev – cette voisine distante d’à peine 2 000 km (par la route) de Paris…- les exactions et destructions perpétrées par les troupes de Moscou, les crimes et horreurs perpétrées, intéressent et inquiètent l’Europe, l’Amérique du Nord, infiniment plus que les actions indéfendables identiques (sinon pires) ces 17 derniers mois des forces régulières birmanes aux ordres du senior-général Min Aung Hlaing.

Et ce, même sans prendre en compte la dimension économique de ces deux sinistres parallèles … Il est vrai que le retour aux affaires des généraux birmans le 1er février 2021 ne s’est accompagné jusqu’alors d’aucune onde de choc économique extérieure ; et cela ne changera pas ces prochains mois. Alors que le séisme ukrainien ourdi depuis la capitale russe pèse de diverses manières et lourdement – en ces temps éreintant et sans fin de pandémie de Covid-19 – sur les grands équilibres alimentaires, économiques, énergétiques et financiers d’une grande partie du globe.

Relevons au passage qu’a contrario, le soutien multiforme de Pékin et de Moscou – deux paratonnerres diplomatiques acquis aux généraux birmans – à la junte demeure en cet été 2022 mouvementé total (en Ukraine comme en Birmanie), non sujet à un quelconque retournement à court – moyen (cf. visite de courtoisie du ministre chinois des Affaires étrangères en Birmanie début juillet 2022).

3/ Sur le terrain armé, doit-on craindre un nouvel embrasement dans l’état d’Arakan entre l’Arakan Army (AA) et les militaires ?

En amont du scrutin général de novembre 2020 – remporté dans les grands largeurs par la Ligue nationale pour la démocratie (LND) d’Aung San Suu Kyi (dont le sort difficile ne semble guère plus émouvoir grand monde dans le monde développé, y compris dans les grandes capitales démocratiques occidentales) -, l’armée birmane aux ordres de Min Aung Hlaing et l’Arakan Army (AA) avaient convenu de l’opportunité d’un cessez-le-feu bilatéral, éloignant ainsi temporairement le sensible ouest birman (cf. théâtre de la crise des Rohingyas depuis 2017) de possibles développements armés, alors que se profilait donc l’important rendez-vous électoral évoqué en début de paragraphe.

Après un an et demi de maintien peu ou prou sérieux, cette fragile trêve régionale semble désormais bien ténue, le risque de dégradations à court terme entre les belligérants bien réels, les augures sombres. Du reste, le mois écoulé n’a-t-il pas vu les prémices d’une nouvelle phase de confrontation violente à venir entre l’armée régulière et les troupes composites de l’AA[4] (aux effectifs difficiles à évaluer aujourd’hui, mais s’élevant possiblement a minima en milliers d’hommes) ?

Début juin, l’AA s’est activée avec succès dans divers townships de l’Arakan (Kyauktaw, Ponnagyun, Mrauk-U, Sittwe) pour kidnapper une douzaine de soldats et de policiers ; à quoi le régime militaire a jusqu’alors répondu en arrêtant plusieurs dizaines de locaux soupçonnés de liens avec l’Arakan army du major-général Twan Mrat Naing, lequel déplorait sur les réseaux sociaux, au seuil de l’été : ‘’Depuis quelque temps, la tension entre l’armée birmane et l’Arakan army ne cesse de croître. Les affrontements peuvent reprendre à tout moment entre les deux parties ; nous demandons donc à la population d’éviter les zones où la tatmadaw est active et où ses troupes sont installées’’.

4/ La bataille de la représentation de la Birmanie à l’Onu n’a pas encore été véritablement tranchée, même si la junte reste isolée sur la scène internationale. Sur le terrain de la légitimité, quelle est l’évolution du rapport de force entre le NUG et la junte ?

En dépit du très important soutien populaire auprès des Birmans et d’un indiscutable capital sympathie auprès des démocraties occidentales – tout est dit ou presque dans ce constat lapidaire -, les avancées en ce sens du méritant et très isolé NUG sont laborieuses, isolées, limitées.

Certes courant mai 2022, la Secrétaire d’Etat Wendy Sherman a bien rencontré à Washington des représentants du NUG, dont Zin Mar Aung. Sur le communiqué de presse de cette brève réunion printanière, on peut ainsi notamment lire : ‘’La Secrétaire adjoint a remercié Zin Mar Aung pour son courage et son dévouement envers le peuple birman et a offert le soutien des États-Unis pour une démocratie inclusive, pacifique et prospère pour tous’’. Rien qui ne risque de faire trembler à court terme la junte et précipiter sa chute… Un semestre plus tôt, le Conseiller américain à la sécurité nationale (Jake Sullivan) avait déjà rencontré (virtuellement) des émissaires du NUG…

Des émissaires du NUG sillonnent de plus en plus ces derniers mois les capitales européennes (Belgique, République tchèque, Royaume uni) et rencontrent des gouvernements en quête de soutien.

A noter aussi que le NUG dispose désormais de quelques bureaux de représentation en Europe, en France notamment ; relevons à ce sujet qu’à l’automne dernier, le Sénat français avait adopté une motion demandant au gouvernement de reconnaître officiellement le NUG. Une suggestion qui hélas n’a pas été à ce jour suivie par l’Assemblée nationale.

Parallèlement, à l’instar de l’Allemagne, de l’Italie et du Danemark, certaines démocraties occidentales ont en signe de protestation contre le régime militaire – et donc de soutien indirect au NUG – dégradé d’un cran le niveau de leur représentation diplomatique en Birmanie (un ‘’simple’’ chargé d’Affaires se substituant au plus emblématique mandat d’ambassadeur). De bien timides avancées en vérité…

5/Quels sont les Etats qui n’ont aucun intérêt à voir le camp pro-démocratie l’emporter en Birmanie ?

La République populaire de Chine du président Xi Jinping, la Russie du président V. Poutine, ne figurent pas parmi les plus grands défenseurs de la cause démocratique birmane, cela se saurait… Sans surprise, la Corée du Nord du dictateur trentenaire Kim Jong-un non plus. En revanche, dans un registre plus trouble à défaut d’être vraiment surprenant (ou décevant), mentionnons ici d’un mot qu’au sein de l’ASEAN même – une organisation régionale à laquelle appartient la Birmanie au côté de neuf autres nations d’Asie du Sud-Est -, certains régimes eux-mêmes en froid avec la règle démocratique (on pense ici notamment au Cambodge[5], au Laos, mais également à la Thaïlande, où prévaut depuis huit ans déjà un régime martial issu lui aussi d’un coup d’Etat militaire…) ne se mobilisent pas particulièrement (le contraire aurait surpris) ni au chevet de l’opposition pro démocratie, du NUG, moins encore en soutien des PDF et autres GEA réfractaires aux généraux birmans…


[1] Dans le volet transversal de plus en plus riche et diversifié des ‘’actions’’ aujourd’hui entreprises par ces PDF, mentionnons notamment les embuscades, les assassinats ciblés, les attentats à la bombe, le sabotage d’installations, d’infrastructures ou  d’entreprises liées à la junte, les attaques classiques combinées (PDF + GEA) de postes militaires ou policiers, de convois de véhicules, de navires militaires, en recourant y compris aux drones équipés d’explosifs…

[2] Une volumétrie tout aussi impressionnante que difficile à vérifier toutefois.

[3] ‘’2,200 Myanmar Junta Soldiers Killed Since January: KNU’’, The Irrawaddy, 6 juillet 2022.

[4] Pour nos lecteurs, rappelons que l’AA est déjà significativement engagée ces dernières années sur le terrain des hostilités aux côtés de la Kachin Independance Army (KIA), un influent GEA de l’Etat septentrional Kachin.

[5] Visite en janvier 2022 du 1er ministre cambodgien Hun Sen, au pouvoir depuis… 36 ans…

Notre réponse aux organisateurs du colloque de Locarn

Notre réponse aux organisateurs du colloque de Locarn

Le 7 Juillet 2022 – Vous décidez de maintenir la venue de l’Ambassadeur de Birmanie en France à votre événement, après avoir été alerté tant par la société civile que par la délégation française du Gouvernement d’unité nationale (NUG) du caractère inapproprié d’une telle invitation.  

Votre argumentaire élude malheureusement le sujet de notre interpellation, puisque ce ne sont ni votre objet social ni vos intentions qui sont en cause. C’est précisément parce que l’objet de votre colloque ne relève pas à la base d’un grand enjeu diplomatique qu’une position de principe envoyant un message fort en soutien au peuple birman, aux principes démocratiques et aux droits humains est accessible et nécessaire.

Pour les raisons suivantes :

  • Inviter l’Ambassadeur de Birmanie en France revient à reconnaître la légitimité de la junte militaire, que vous le vouliez ou non.
  • En tant qu’organisation aux valeurs humanistes, vous devriez prendre position en faveur du peuple birman, des principes démocratiques et des droits humains.
  • La position de l’ASEAN elle-même face à la situation en Birmanie est que seul des représentants non politiques sont associés aux engagements diplomatiques. En conséquence, à titre d’exemple, le Ministre des affaires étrangères birman est exclu du prochain sommet de l’ASEAN qui doit avoir lieu au Cambodge.
  • Le Sénat français encourage le Gouvernement français à reconnaître le NUG comme gouvernement légitime dans une résolution du 5 octobre 2021.

Pour toutes ces raisons, votre position reste contestable. Vous prétendez pouvoir fermer les yeux sur le contexte politique dans lequel se tient votre colloque, mais il ne vous viendrait sans doute pas à l’esprit d’accueillir l’Ambassadeur russe lors d’un événement destiné à promouvoir les produits de votre région. Vous vous défendez de faire de la politique, mais vous êtes rattrapés par le politique et décidez sciemment d’en faire abstraction.

Nous soulignons enfin que l’usage que vous faites de l’intermédiation d’un moine nous interpelle tout autant, comme si le statut de vénérable de votre conseiller dans l’organisation de ce colloque validait votre position. Il n’en est rien, et le contexte birman illustre malheureusement les conséquences dramatiques de l’instrumentalisation du religieux dans le champ politique.

Les acteurs économiques bretons désireux d’investir en Birmanie sous le joug de la junte devront garder à l’esprit que celle-ci est infréquentable et qu’elle possède de vastes intérêts dans l’économie birmane, lesquels sont visés par des sanctions internationales.

Laurence Fehlmann Rielle,

Présidente de lAssociation Suisse Birmanie

Mathieu Flammarion

Président de l’association Info Birmanie